Marvailhoù an traezh-bev

En septembre 2012 le macgleoblog racontait cette histoire de skell (car il manque quelque chose à ce dessin pour qu’il représente vraiment une aile / askell). On trouvera à l’adresse suivante : https://www.macgleo.com/blog/2012/09/05/une-histoire-de-skell/ ce que cela donnait en ce temps là. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis et le temps de la retraite (fort occupée) étant arrivé, les esquisses et dessins se sont accumulés. Il  se trouve qu’avec l’ami Claude Le Brun, nous avons continué à travailler (un peu) quelques contes (harpe & voix) qui ont tous le bord de mer pour cadre et racontent les Yann ’n aod, Huître bleue ou Les droits de l’homme, entre autres histoires salées. De tout cela a fini par émerger une série Marvailhoù an traezh-bev (les merveilles de l’estran) qui peut prendre des décors de fond différents suivant les utilisations et suivant les sujets. Cependant, les douze sujets de cette présentation sont disposés sur un fond unifiée (de simples spirales doubles), avec juste un titre.

1 – Ahes, priñsez Kêriz (Ahès, la princesse de la ville d’Ys). Suivant les versions de l’histoire elle peut également être appelée Dahut. Cette jeune femme, victime d’un infanticide encouragé par un individu présenté comme “saint”, aimait bien faire la fête. On notera que de ce point de vue les choses n’ont guère évoluées depuis l’époque supposée de cette histoire, de jeunes femmes subissent encore la furie de certains hommes et des jeunes gens aimant faire la fête se retrouvent encore en prison pour cette simple raison. 

2 – Ar soner war ar varrikenn (le sonneur sur la barrique). Il s’agit d’un clin d’œil à mon vieux camarade Jean Yves Le Pape, trop tôt disparu, dont la dextérité instrumentale s’est exprimée au binioù-kozh, à la cornemuse écossaise et surtout au uilleann-pipe irlandais dont il fut un des meilleurs spécialistes en Cornouaille. JeanYves était de Tréguennec, petit village du long cordon dunaire de la baie d’Audierne où nous allions parfois arpenter la grève en refaisant le monde.

3 – Ar vag e-toull an inizi (le bateau dans la direction des îles). Dans les mouillages du fond de la baie de La Forêt, les bateaux larguant leurs amarres mettent cap au sud, en direction des Glenan, on ne peut guère faire autrement. Il y a cependant une autre raison qui date du temps où l’archipel n’était pas encore un “spot” touristique, mais plus simplement une zone de pêche et une escale d’autant plus appréciée que les autorités n’y étaient pas encore assez présentes pour faire taire les fêtards. 

4 – An avalenn-nij (le pommier volant). Extrait d’un conte pour enfants (petits et grands) que l’on peut visionner à partir du macgleoblog https://www.youtube.com/watch?v=xjiuqXnAiac , ce pommier volant devrait connaître de nouvelles aventures. En attendant, il a tout a fait sa place dans cette série ou le fantastique et le rêve côtoient des histoires parfaitement véridiques. On notera que ces dessins datent de 2015 et le triskell original d’où sont issus bien des sujets de cette série, ouvre le générique.

5 – Barrikenn an traezh-bev (la barrique de l’estran). C’est ici une illustration de cette histoire que racontaient les anciens cidriers du Faou (on est ici vers le nord de la Cornouaille) à propos des bateaux qui venaient prendre des barriques de cidre tout au long de l’Aulne maritime afin de livrer Brest (le Leon produit des légumes, mais peu de cidre). Après quelques échanges très doctes sur les pommes et le cidre, ils en arrivaient toujours à évoquer ces chargement parfois épiques, cela dépendait de la marée, et les histoires de fûts tombés à l’eau. Que l’on se rassure aucune de ces futailles n’a été perdues, mais quelques cidriers en ont été quitte pour un bon bain.

6 – Un den-teñva war an aod (un dégustateur sur la plage). Ce dessin s’appelle également le nez dans le verre, une pratique qui fait partie de la gestuelle de l’art de la dégustation. Il se trouve que de très bonnes bouteilles de cidre proviennent de cidreries jouxtant la mer. Cela n’est pas seulement vrai en Cornouaille, d’autres terroirs, bretons, normands et ailleurs n’ayant de ce point de vue rien à nous envier. Si quelques restaurants et crêperies de la côte proposent de grand cidres à leur carte, une dégustation en fin de matinée en bord de plage c’est toujours un bon moment.

7 – Evnigoù Kêriz (les oiseaux de la ville d’Ys). Un tableau du Musée des beaux arts de Quimper montre Grallon et Gwenole abandonnant Ahès au flots. Une raison suffisant pour convoquer des oiseaux du large assez effrayants pour convaincre fuyards de l’horreur de leur crime. À l’origine, ces oiseaux ont été imaginés pour illustrer le Le Songe de Ronabwy, un conte gallois au cours duquel les oiseaux d’Owein attaquent les chevaliers d’Arthur, mais ils ont semblé assez méchants pour s’attaquer aux fuyards de la ville d’Ys.

8 – Gwrac’h an enez Loc’h (la Sorcière (où la fée) de l’île du Loc’h). C’est le titre d’une légende bretonne où les protagonistes sont des Leonards courant avidement après la fortune et s’en remettant à quelques “Saints” de leur catalogue (la Cornouaille est pour les Leonards un lieu de perdition). Une autre histoire, cornouaillaise pour le coup, entretient la légende de Houman, un Vikings qui aurait fait naufrage sur l’île du Loc’h et y aurait caché un trésor, le laissant sous la garde du fantôme d’une princesse Viking. 

9 – Baleer traezh Kermil (le promeneur de la plage de Kermil). C’est un vieux rêve de musicien de la côte sud, aller jouer à la grande marée basse sur l’estran, un air suffisamment mélodieux et dansant afin de pouvoir admirer les sirènes se trémousser sur les flots. C’est pour cela qu’il peut vous arriver d’en croiser scrutant la grève à la recherche du meilleur endroit pour s’installer. Ah oui, les sirènes ne se laissent approcher que la nuit à la condition que la jauge soit réduite au minimum et que l’on respecte la distanciation réglementaire.

10 – Maen-sav Gwirioù mab-den (le menhir des Droits de l’homme). C’est l’exact profil de la pierre dressée sur la plage de Kanté à Plozevet. Ce monument a été érigé par Elie Pipon, un officier Britannique qui fut sauvé lors du naufrage du “Les droits de l’homme”, le premier navire lancé par la jeune République Française et qui faisait là son voyage inaugural. Avec Claude Le Brun, nous donnons une version (harpe et voix) de cette histoire, vue par Elie Pipon. Il est incroyable, eut égard au nom du bateau, que ce soit un Anglais qui ait pallié au désintérêt des autorités Françaises pour les centaines de victimes de cette tragédie.

11 – Marivorgan (la sirène) On ne sait à quoi ressemblent les sirènes mais elles doivent disposer d’assez d’arguments pour qu’aucun de leurs admirateurs ne soit revenu d’en avoir croisé une. On peut donc tout imaginer, ce qui est certain c’est qu’elle éclairent toujours les fonds marins de leur resplendissante lumière. Celles du monde celtiques n’échappent pas à la règle et nos légendes prétendent que ces femmes de la mer (plus généralement de l’eau) sont responsables de la disparition de bien des héros (elles connaissent cependant parfaitement la route pour l’île d’Avalon).

12 – Yann an aod (Jean de la grève). Ce personnage légendaire est tout simplement l’équivalent de l’Ankou sur les cotes bretonnes. Comme son alter-ego des campagnes, c’est le dernier disparu de l’année qui se charge de la besogne toute une année suivante. En l’occurence c’est lui qui précipite à l’eau les matelots en mer, fait tomber du quai les imprudents et retient trop longtemps les pêcheurs à pied quand revient le flot. Notons que ceux qui s’en sont amusé n’ont guère connu le succès, il y avait ainsi une boite de nuit à ce nom dans mon village, ça n’a pas duré bien longtemps.

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23. janvier 2021 par mark
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Pommes “Médailles”

Médaille-d’argent-Cap-coz

Il existe un peu partout des pomme dites Médaille-d’Or ou Médaille-d’Argent. A l’origine, il semble que ce soit un concours de pomologie qui ait initié ces noms. Auguste Truelle (1849-1928) agronome et vulgarisateur scientifique, spécialiste des fruits à cidre, rapporte en effet que dans les années 1860 fut organisé un concours dont l’objet était de récompenser une pomme dont le jus attendrait la densité de 1100. La compétition fut remportée par un certain M. Godard, des environs de Rouen qui évidemment baptisa sa variété Médaille-d’Or afin de lui assurer le plus grand prestige. Pour autant, la polémique sur la réalité de la densité 1100 dure depuis. Les Médaille-d’Argent ont évidemment une gloire un moins grande, mais ce sont tout de même de bons fruits à cidre. À noter que ces pommes ne peuvent être d’origine cornouaillaise ni leur “invention” ancienne car leur noms sont en Français.

Médaille-d’or-Plomelin

En pays Fouesnantais la médaille-d’or-Plomelin est très prisée des cidriers. Il n’est pas certain que son origine soit la rive occidentale de l’Odet, mais les producteurs locaux disent avoir obtenu des greffons à Plomelin. Ils s’en félicitent tous car la productivité de l’arbre est bonne et peu affectée par l’alternance.

Origine : Inconnue, mais les explemplaires connus sont issus de Plomelin. Arbre : Élevé et vigoureux au houpier large et moyennement dense. Floraison : tardive en deuxième quinzaine de mai. Fruit : Cône arrondis moyen à gros. Couleur et chair : moyennement parfumée aux saveurs equilibrées. Récolte : Tardive (novembre), les fruits se conservent bien. Utilisation : cidre, en assemblage avec des variété tardives.

Médaille-d’argent-Cap-Coz

La Médaille-d’Argent-Cap-Coz, dont Penfoulig abrite quatre spécimens,est une bonne variété, au point que le plan initial du verger, établi en1989, mentionne deux Medaille-d’argent et deux Médaille-d’or, mais ce sont exactement les mêmes arbres et les mêmes fruits. Les greffons ayant été collectés dans des fermes différentes, on peut en conclure que les prétentions de l’une et de l’autre n’étaient pas du même niveau. Quoi qu’il en soit c’est une excellente pomme tardive et sucrée productive une année sur deux à cause d’une alternance sévère.

Origine : Fouesnant. Arbre : vigoureuse boule anarchique moyennement dense. Floraison : assez tardive en troisième semaine de mai. Fruit : Petit cône oblongs allongés. Chair : moyennement ferme, fine, sucrée et parfumée sans acidité ni amertume. Récolte : tardive (novembre), les fruits se conservent bien. Utilisation : cidre en assemblage avec des variété tardives.

Chacun pourra retrouver dans le Boré & Fleckinger (P.530), la description de la Médaille-d’or de M. Godart. Le site du Pôle Fruitier de Bretagne (https://polefruitierbretagne.fr) donnant la description de la Médaille-d’argent-Cap-Coz et d’une Médaille d’or.

Fleurs de Médaille-d’argent-Cap-Coz au Verger Patrimonial de Penfoulig à Fouesnant.

16. décembre 2020 par mark
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C’hwerv-gwenn

C’hwerv-gwenn, le mot c’hwerv (amer) se prononce χwεrw en Breton académique (le « c’h » se prononce à peu près comme la Jota espagnole), il se dit cependant féo ou féro en Sud Cornouaille.

Ce n’est cas un cas isolé, les pommes, à cidre ou à croquer, voyagent et bien souvent leur nom change, surtout si les langues d’usage des paysans-cidriers diffèrent. La C’hwerv-gwenn l’illustre bien et nous offre en prime de consulter d’anciennes descriptions montrant un fruit finalement assez stable dans le temps (au gré des variantes, clones et mutations cependant). Très présente dans tout le Sud-Cornouaille, son origine est inconnue, mais il est acquis qu’il s’agit d’une variante de la Blanc-Mollet, une variété à cidre très courante sur de nombreux terroirs cidricoles de l’Hexagone depuis plusieurs siècles. Bien que réputée d’origine inconnue, son nom Blanc-Mollet est peut-être en rapport avec Claude Mollet (1557/1647), éminent architecte-jardinier et auteur du Théâtre des plans et jardinages, ouvrage précurseur de l’aménagement du jardin d’agrément.

Les arbres manquent généralement d’un peu de vigueur, ils sont érigés et assez étalés avec un houppier anarchique et peu dense. Ils sont assez résistants, y compris à la tavelure. Leur bonne productivité est toutefois altérée par une alternance marquée. Les fruits, plutôt petits mais parfois moyens, sont semi-hâtifs (parfois hâtifs). Ils restent accrochés à leur branche tant qu’il n’y a pas trop de vent et se conservent plutôt bien au sol. Le jus coloré, sucré et peu amer, permet d’élaborer, si les fruits sont à la bonne maturité, un bon cidre mono variétal, mais ils sont en général utilisés en assemblage.

D’excellente réputation, la C’hwerv-gwenn est attestée de longue date en Pays Fouenantais où cohabitent plusieurs variantes assez proches. À contrario, en Pays Bigouden, on peut trouver des C’hwerv-gwenn-Peurid, C’hwerv-gwenn-Gwenac’h et une variété assimilée, la Per-skav, qui sont sensiblement différentes, alors qu’en Vallée de l’Aulne et à Braspart la C’hwerv-gwenn-ar-Faou semble plus proche.

C’hwerv-gwenn-Gwenac’h et Per-skav

Son nom signifie littéralement “amer-blanc” que l’on pourrait également considérer comme “amer-sage” car le mot “gwenn” prend le sens de “sage” ou de “sagesse” quand il est utilisé dans un nom. On peut cependant penser que ce nom est simplement inspiré par le nom en Francais (sans le deuxième terme Mollet) car la pomme est bien de couleur blanche ou du moins très pâle. Le “c’hwerv” s’imposait car l’amertume est parfois assez prononcée et peut difficilement être qualifiée de sage.

Mesurer la densité du jus, une obsession de cidrier.

Caractéristiques : Les valeurs ci-dessous sont des moyennes obtenues à partir de relevés étalés sur un siècle, avec des échantillons provenants de vergers très différents. Ces chiffres ne sont donc pas très précis, les conditions d’analyse a largement variées. Ils montrent cependant une relative homogénéité.

Rendement en jus sous le pressoir 60 %. Densité : 1060. Acidité totale : 1,45 g/l d’acide sulfurique.. Amertume (polyphénols totaux) 2,70 g/l d’acide tannique. Période de floraison : Hâtive. Période de maturité de brassage : Hâtive (suivant les variantes). Type cidricole : Douce-amère.

On trouvera dans Pommier à Cidre, J.M. Boré & J. Fleckinger, 2002 (p. 146-148), dans Du pommier au cidre, C. Jolicœur, 2016 (P. 73-74) ou Pommes et cidre en Cornouaille, Mark Gleonec, 2019 (p. 48-40), des notes récentes sur La C’hwerv-gwenn et la Blanc-Mollet.

À la page 424 de son Traité des Fruits tant Indigènes qu’Exotiques (1839), Jean François Couverchel écrit ; “Pomme blanc-mollet, douce, amère; bonne espèce, très productive; cidre bon qui se conserve longtemps, pays d’Auge, Eure.–Douce Morelle d’Aumale, Grande Vallée, Gournay pays de Caux, Roumois, Oise.”

Ci-dessous les pages 447 et 448 de Le cidre, (1875) de L. de Boutteville & A. Hauchecorne.

Ci-dessous les pages 4, 5 et 6 de l’Atlas des fruits à cidre, (1896) d’A. Truelle.

Ci-dessous l’article de Crochetelle Sur la c’hwerv-gwenn paru dans l’Union Agricole au début du XXe siècle (Avant la parution en librairie, il fit paraître son étude par article chaque vendredi dans ce journal).

À noter également que la Bibliothèque des Champs Libres à Rennes conserve les Archives des Vergers expérimentaux de l’École d’Agriculture des Troix-Croix de Rennes, dont une planche datant de la période 1882-1910, représente un Blanc-Mollet.

23. octobre 2020 par mark
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AFALLEN, la genèse du spectacle

Le vol d’une Kêrmerien entraînant le regard vers l’horizon est un sacré résumé d’Afallen, une histoire de pommier, de pomme, de cidre et de tout ces gens qui font prospérer les vergers du monde depuis la nuit des temps.

Afallen, le pommier en Breton ancien, est un titre inspiré par un poème du barde Myrddyn, Marzhin écrit-on en Breton moderne. Il n’existe à ce jour que de rares copies du poème Afallenu dont l’origine remonte au VIe siècle. Pourtant ce document est un mythe de Bretagne dans l’histoire des hommes. Il illustre un pommier, lien symbolique entre le monde des vivants et celui des morts. Popularisé comme la Prophétie de Merlin par les celtisants du XIXe siècle, le texte est un pan d’une légende Arthurienne mille fois reprise et adaptée dans le monde entier.

À l’heure du retour en grâce de la boisson de pomme, ce fut une évidence de s’emparer de ce mythe pour raconter l’histoire du pommier et de son fruit, de la boisson que les hommes en ont extrait et enfin d’illustrer la fraternité que le fruit, comme la boisson, ont inspiré en Cornouaille et ailleurs. Afallen est né d’une rencontre avec Dominique Le Guichaoua, l’accordéoniste de Dremmwel, groupe musique à danser bretonne participant à de nombreuses collaborations avec des musiciens du monde. Nos rencontres, chez l’ami Jakez Burel, chanteur de Kan ha Diskan, mais également cidrier à cette époque, voyaient des musiciens du groupe venir animer des journées festives à la cidrerie alors que j’y racontais ce que je sais de l’aventure du cidre. C’est là que Dominique eut l’idée de fusionner l’histoire, le conte et la musique  dans un spectacle .

La première page d’Afallenu, du Barde Myrddin (Marzhin), dans le Black Book of Carmarthen, conservé à la National Library of Wales

La pomme et le cidre ne sont cependant pas des exclusivités bretonnes, l’histoire du fruit commence dans les montagnes d’Orient, vient jusqu’aux rivages d’Occident avant de s’élancer vers les nouveaux mondes. La chronologie du cidre n’est pas en reste et raconte un cheminement de l’homme sur les sentiers du goût. Longtemps carrefour des échanges au milieu de la mer d’Occident, la péninsule armoricaine s’est toujours enrichie du savoir de ceux qui fréquentent ses côtes. Ces échanges ont influencé les saveurs d’un cidre assez original pour que ses vergers le soient également. La propension naturelle des Bretons pour le conte a fait le reste avec des histoires et des chansons qui magnifient à leur manière les saveurs de ces boissons.

Afallen est donc un conte musical déroulé après une ouverture disant la légende du cidre des Bretons. Légende car la boisson est aussi ancienne que l’humanité. Nous avons d’ailleurs très vite chercher a accompagner le spectateur tout au long du spectacle par une voix du conte, en l’occurence Céline Poli, replaçant nos illustrations poétiques et musicales dans l’histoire vraie. Fil conducteur de ce voyage dans le temps et l’espace, Rosie Burdock, personnage emprunté au roman Cider with Rosie de Laurie Lee*, nous entraîne sur l’ancienne Route de la Soie, sur les chemins de Compostelle et à la quête du vrai cidre.

Premier acte, le voyage de la pomme, parle du trafic de fruits depuis le Tian- Shan et ses forêts primaires de pommiers, jusqu’à la péninsule Ibérique. Il évoque la rencontre des pommes d’Orient avec celles des arbres d’Occident sous lesquels Marzhin s’est reposé après la défaite d’Arderyd, nous offrant cet extraordinaire poème.

Deuxième partie, la navigation du cidre, raconte la quête des greffons d’Espagne entreprise par les Bretons et les Normands afin d’élaborer nos cidres modernes. Elle rappelle le rôle des Abbayes telle celle de Landevenneg réputée pour son rôle dans la sélection des pommes à cidre.

L’Archipel, centre des Arts et des Congrès de Fouesnant (29)

La troisième partie, célébration est un chapitre festif où le conte s’amuse de la convivialité des concours de cidre, non sans prévenir à sa manière des risques liés à l’abus de boissons dans les tavernes. C’est également l’occasion de partir vers de nouveaux mondes pétillants où la pomme enrichit chaque jour le cidre de nouvelles propositions.

Bien évidemment un tel projet ne se fait pas à deux. Il faut d’abord un théâtre pour le soutenir et nous devons à Frédéric Pinard, Directeur de l’Archipel à Fouesnant, d’avoir très vite donné l’impulsion qu’il fallait pour qu’Afallen voit le jour, un soutien partagé par l’équipe qui l’entoure. En parallèle du travail écriture car il s’agit bien d’une création originale**, Dominique a réuni une petite équipe d’acteurs et musiciens. Outre Céline Poli, sont venus Jean Marc Lesieur, vieux routier de la scène bretonne, avec son cistre et son inventivité musicale, Marin Lhopiteau, le harpiste de Dremmwel et Raymond Pérès, sonneur bien connu, avec ses flutes, binious, bombardes et Uillean-pipe.

Afallen en répétition avec Céline Poli, Mark Gleonec, Dominique le Guichaoua, Marin Lhopiteau, Jean Marc Lesieur et Raymond Pérès.

Afallen sera donné le 26 septembre 2020 à 21H l’Archipel en Fouesnant. Réservations: 02 98 51 20 24 /  www.archipel-fouesnant.fr Toute la semaine précédant le spectacle, des animations autour du pommier de la pomme et du cidre se succéderont à l’Archipel : https://mailchi.mp/ville-fouesnant/vendredi-06-mars-2231790?fbclid=IwAR2Mbwd5AiZcUU-PD0Xv72uq-NmOQlj1-H2tCzb3HfQ543KfE8IeLCK2HfY

*Laurence Edward “Laurie” Lee (1914 – 1997) est un poète, romancier, et scénariste anglais.

** Tous les contes et intermèdes sont en Français, les chansons sont selon le sujet en Breton car la culture des paysans cidriers de Cornouaille est en langue bretonne ou en Anglais car le cidre est une boisson du monde.

12. septembre 2020 par mark
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Les hasards d’un jour sans soleil.

Les Noces de Corentin Le Guerveur et d’Anne-Marie Kerinvel (détail), Victor Roussin (1812-1903) – Musée des Beaux-Arts de Quimper.

Il pleuvait sur Kergouïlh, la rudesse des averses avait émoussé les ardeurs des ramasseurs de pommes et seul Lanig Feo irait peut-être jusqu’à son verger. Il était un peu plus d’une semaine après la Sant-Mikael et la récolte avançait doucement. Une première part des pommes était au sol à cause d’une de ces dépressions dont l’océan savait gratifier les côtes. Un premier prélèvement avait pu se faire dans la bonne humeur des débuts de campagne, mais avec la détrempe des vergers la suite promettait d’être moins plaisante. Louiss Garv, la doyenne du village, avait prophétisé que les pluies ne cesseraient pas avant la mi-janvier.

N’y voyant pas à dix mètres, Lanig remit à plus tard ses projets et s’arrêta chez Fañch Dous dont la maison au centre du hameau tenait lieu de point de ralliement les jours d’ennui. Ces deux là, aussi goapaer l’un que l’autre étaient d’accord sur à peu près tout. Pour autant, chacun avait sa définition du cidre avec un avis différent sur l’équilibre entre amertume et douceur. Fañch alla remplir un pichet et peu enclin à s’inquiéter encore du temps, il questionna son koutreï sur sa dernière aventure alors qu’il revenait de la foire, une histoire occultée par l’actualité météorologique et dont le hameau avait été peu informé. En réalité rien d’extraordinaire, juste une tentative de vol dont la haute silhouette de Lanig avait rapidement mis fin.

Fañch s’amusa de la carrure de son ami, la comparant à celle d’Hélias, un grand costaud dont les exploits avaient pour théâtre les tavernes. Là dessus ils vidèrent d’un trait une pleine chope de cidre. À cet instant Mari Flour rentra de son marché, la cape et le chapeau dégoulinants à tremper l’entrée du logis. Le temps de s’en débarrasser et de poser ses cabas, nos deux gaillards furent informés des dernières nouvelles du village, à dix minutes de vélo de Kergouïlh. Youenn kozh était mort la nuit d’avant, paisiblement, dans son sommeil, deux jours après ses quatre-vingt-quinze ans. Le terrassier de la paroisse se demandait si l’enterrement pourrait avoir lieu car avec toute cette pluie le trou au cimetière serait rempli en moins d’une heure et le mort pourrait se noyer.

Lanig et Fañch se promirent d’accompagner le vieux vers sa dernière demeure. L’homme possédait un beau verger et comme à son âge il ne s’en occupait plus, ils allaient l’entretenir avec deux autres paysans. En échange, ces quatre là pouvaient prendre les pommes. Fañch avait quelques inquiétudes sur la pérennité de l’arrangement. Il remplit à nouveau les chopes et tout deux saluèrent la mémoire du vieil homme. Il se souvint alors de sa presse hydraulique, dont un joint menaçait de rompre et devait être réparée avant la nouvelle campagne. Lanig, ancien chef-mécano à la pêche et bon connaisseur de ces machines était la personne pour le faire. Ils descendirent par l’arrière de la maison afin de rejoindre au sec le bâtiment où se trouvaient la cidrerie, le chai et la boutique, ouverte seulement en été.

Mari n’en était pas fâchée, mais elle les rattrapa dans l’escalier afin d’inviter Lanig a déjeuner en échange du service. Elle ajouta avoir croisé Pesked-fresk, à qui elle avait acheté de la lotte, il y en aurait donc au repas. Pendant que nos deux gaillards s’activaient autour du pressoir, elle se mit aux fourneaux. Les poissons de son ami pêcheur étaient toujours frais, mais il fallait les apprêter. Or une lotte à peine sortie de l’eau réclame du temps et du doigté afin d’en tirer les beaux morceaux. Cela ne l’empêchait pas de surveiller la cuisson des légumes, de monter une sauce au cidre et de préparer un pilaf de riz à sa façon. Seule en sa cuisine, Mari remplissait la pièce de ses allés et venues. Elle aimait cuisiner et appréciait tout autant le bon ordonnancement de la table du repas. Tout en disposant le couvert, elle sortit un kouign-amann de belle taille, préparé la veille. Elle s’inquiétait du hors d’œuvre quand on toqua à la porte.

C’était Naol Trenk, un vieil ami de Fañch. Un de ces gars de la côte qui se disent deux fois paysans car ils travaillent une ferme trop petite pour en vivre et à coté une ferme aquacole. Naol faisait des huîtres et des moules à Toull-silioù. Il s’était arrêté à tout hasard afin de proposer ses huîtres, invendues au marché où la pluie n’avait pas arrangé ses affaires. Une aubaine se dit Mari, contente d’avoir une entrée digne de son menu improvisé. En voyant Naol trempé et déçu de sa matinée, elle l’invita également, lui expliquant que Lanig était déjà là, à fistouler le pressoir. Ce devait être sa première bonne nouvelle de la journée. Il prit un peu de temps avant d’accepter se demandant s’il avait encore du sec dans sa camionnette. Rassemblée par le hasard d’une journée sans soleil, cette tablée là pourrait bien remplacer l’astre du jour.

Naol, rompu à l’exercice, ouvrit rapidement les huîtres, laissant à Mari de temps d’aller chercher les deux mécaniciens qui en avaient évidemment fini avec le joint de la presse, mais pas encore avec la visite du chai. Ils furent enchantés de savoir leur ami de la partie et pour une fois se dépêchèrent. Fañch fit tout de même une courte halte dans ses réserves afin de choisir un Lambig car sa compagne avait pris le temps de cuisiner et deux de ses bons amis étaient là. Il lui fallait se montrer à la hauteur avec un vrai melikass. Ce n’est pas un cocktail anodin et Mari, le trouvant un peu violent l’avait adapté et rendu accessible aux palais délicats. Pour cela elle utilisait une crème de cassis rapportée un cousin expatrié en Bourgogne et un sirop de canne à sucre rapporté des Antilles par un voisin marin au commerce. Le Lambig, eus ar c’hentañ, était celui de Fañch. Il fallait cependant une certaine pratique pour parvenir aux dosages précis capables de transformer la préparation en un agréable moment de dégustation.

Chacun s’extasia sur le parfait équilibre du cocktail, puis La pluie s’imposa dans la conversation. En réalité, il n’y avait pas grand chose à faire à part prendre son mal en patience et attendre que se taise le tambourinement des gouttes sur les toits de Kergouïlh. Sur son exploitation ostréicole, Naol en souffrait doublement. À la merci des grandes marées poussées par les vents et gonflées par les précipitations, il raconta comment il lui fallait prévenir tous les problèmes. Pendant ce temps, les verres s’étaient vidées, Fañch aurait bien repris du melikass, mais l’heure avançait et à ce rythme ils passeraient l’après midi à table. Il était temps de s’attaquer aux huîtres, sorties de l’eau le matin même. Naol avait retrouvé un carton de son cidre sec, une cuvée qu’il élaborait avec des pommes relativement tardives dont la mise en œuvre coïncidait avec la pleine saison des huîtres, compliquant des journées de travail déjà bien longues.

Lanig et Fañch étaient assez réservés sur ce choix de la boisson, mais Mari argumenta l’avoir déjà expérimenté chez une copine et avoir trouvé l’accord parfait. Elle imposa donc son choix à la tablée, ajoutant que cela n’empêcherait pas Kergouïlh de garder sa place parmi les références du cidre amertumé. Indifférents à ces débats, deux plateaux d’huîtres se faisaient face sur la table du repas. D’un coté des creuses élevées avec soins, de l’autres des plates dont l’affinage était la fierté du producteur. Intarissable sur ses passions, il présenta les huîres et enchaîna avec le cidre, un assemblage de guillevig et dous-bihan. C’est la cuvée d’il y a trois ans précisa t-il en habillant les verres d’une robe pâle, limpide et à peine effervescente. Le nez, frais et minéral s’habillait d’agrumes et d’épices. Un ange passa sur la table puis Fañch lâcha un “pas mal” qui valait tous les dithyrambes d’œnologues de salons. L’assemblée porta le verre aux lèvres dans un bel élan, ce fut un peu plus long, la fraîcheur l’emportait avec un équilibre doucement acidulé et le sillage délicatement fruité apportait un soupçon d’astringence. Les sourires et les mines réjouies résumèrent ce que l’on pouvait en dire. Fañch se frotta les mains, se servit en coquillages et invita la tablée à en faire autant, avant de se plaindre de la faible contenance de son verre. Dehors, la pluie battait toujours, avec peut-être un peu moins d’intensité.

Chacun mit du sien pour débarrasser les écailles. Récupérées par Naol elles retourneraient à la mer selon la pratique des gens de l’estran. Lanig apporta une bouteille de sa production, un brut de deux ans où les proportions de pommes amères et douces, des c’hwerv-brizh-glas, chwerv-ruz-mod-kozh, dous-bloc’hig et trojenn-hir, avaient été soigneusement comptées afin d’obtenir l’exacte balance des saveurs. L’énumération des avantages comparés des variétés tardives du canton prit un peu de temps si bien que Mari arriva avec ses plats avant même que les verres ne fussent remplis. Cent petits cubes de lottes brillaient sur un lit de légumes où le fenouil le disputait au curry. Tout cela sentait bon, il fut précisé, sans conviction, le caractère facultatif du riz. Dans un saucier une préparation au cidre attendait de faire son effet. Mari fit le service et Lanig fut autorisé à présenter son cidre. Dans la clarté dorée de sa robe limpide dansaient de fines bulles, au nez la pomme se mesurait à l’agrume et sous les fruits pointaient des notes de miel, de girofle et de grains torréfiés. En bouche, l’attaque souple et soyeuse faisait rapidement place à une franche vivacité mâtinée d’amertume laissant au palais un long sillage de fruits. La sauce au cidre fit le lien, les verres s’agitèrent de rapides mouvements de marées et les langues se délièrent en histoires de voyages et d’élections municipales à venir. La lotte pendant ce temps subissait le sort des préparations appréciées et des généreuses portions il ne resta plus rien.

Personne ne s’aperçut de l’intensité mollissante de la pluie. Il faisait bon dans la pièce où le feu n’avait pas faibli depuis le matin. La maîtresse de maison arriva avec son gâteau réchauffé comme il faut et découpé en portions gourmandes. Fañch avait sorti un cidre doux de sa spécialité où n’entraient que des kroc’henn-ki et des dous-moen, parfaitement adapté au kouign-amann car si le sucre appelle le sucre il ne faut pas tout alourdir et ce cidre là avait su rester léger. Dès l’ouverture, le doux parfum des fruits remplit l’espace rendant inutile ce rite ancien de plonger son nez dans le verre. Ces derniers mués en lampes éclairaient la table de l’éclat doré-orangé du nectar. En bouche il s’ouvrait en souplesse sur une chaude amplitude laissant doucement s’installer une longue traine fruitée. Le gâteau était excellent, Mari ne pouvait trahir l’honneur de sa grand-mère Douarneniste. Cependant cela commençait à faire beaucoup, même pour des paysans habitués aux repas roboratifs. Le café fut bienvenu, les hommes optèrent pour un kafe-kreñv qui se transforma en kafe-koeffet car il restait encore des histoires à raconter. Mari se contenta d’un kafe-seurez et au fil de la conversation elle en vint à parler des mystères de Kergouïlh au temps où des moniales y tenaient hospice.

Lanig remarqua que ce déjeuner improvisé leur avait permis de passer en revue une part de ce qu’il est possible d’élaborer avec les pommes à cidre d’un même canton, puis il s’aperçut que la pluie avait cessé et que le ciel se dégageait, il invita donc la tablée à une promenade digestive jusqu’à son verger.

©M.Gleonec2020 – Kroaz-avaloù d’an 15 a viz eost 2020

Sur la Hent ar Sistr, la route du cidre en Cornouaille, le loup au parc de Menez Meur à Hanvec.

Note : Cette histoire est la version courte d’un conte gourmand “Dous, C’hwerv & Trenk” (à paraître un jour peut-être), imaginé alors alors que l’objectif était de s’en tenir strictement à la dégustation du cidre (parfois la plume se laisse aller). Que l’on se rassure cependant ce précis de dégustation, nourri d’une longue expérience des cidres d’ici et d’ailleurs, devrait paraître dans les mois qui viennent.

15. août 2020 par mark
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2020-AOP Cornouaille / 3

III – Les terroirs du Cornouaille.

Les “Pays de Bretagne”.
Extrait de l’Atlas de Bretagne de M. Bodlore-Penlaez & D. Kervella

Ces terroirs peuvent correspondre peu ou prou aux “Pays”(1) qui font la caractéristique de la Bretagne. Le mot désigne des espaces divers, en taille comme en caractère, hérités d’une réalité parfois très ancienne. En Breton le terme équivalent est bro (ar vro), mais il ne recouvre pas une aire géographique stricte. C’est un mot féminin utilisé aussi bien pour État-Nation ; ex Bro-Spagn(2), patrie mammvro(3) ou pour les anciens comtés-évêchés comme le Bro-Gernev (Cornouaille) ou Bro-Wened (Pays-Vannetais).

Ce n’est cependant pas si simple. Le mot sert également a désigner un territoire singulier du fait de son costume, sa danse, sa musique ou tout autre coutume particulière. On trouve par exemple le Bro-Fisel (Pays-Fisel) pour la danse “Fisel”, mais le Bro-Aven (Pays de l’Aven) est appelé ainsi pour les danses et Bro “Giz Fouen” (pays de la mode de Fouenant) s’il s’agit des costumes. Enfin le mot est utilisé pour localiser des territoires particuliers comme le Pays de Retz au sud de Nantes.

Il existe donc en Bretagne un grand nombre de broioù(4) dont les limites sont mouvantes. Il faut envisager le mot bro comme une enveloppe plus ou moins poreuse pouvant contenir des réalités différentes, entières ou pour parties. S’agissant du cidre par exemple, il fut un temps où le Bro-Fouenant (Pays Fouesnantais) était qualifié de Bro-c’hwerv (Pays-Amer) en raison de la typicité douce amère du cru, mais la crise du cidre au milieu du XXe siècle a fait oublier ce qualificatif, dont un sens est il est vrai peu vendeur, sans pour autant écorner la réputation du cidre local. Enfin, pour couronner le tout, il est noter qu’à coté du mot bro, le mot paou dérivé du latin Pagus(5), désigne une subdivision du Bro, dans le sens des anciens comtés-évêchés, avec une forme mutée comme dans Kastell-nevez ar Faou (Châteauneuf du Faou) et Fouenant(6) (Fouesnant), plusieurs de ces paou pouvant correspondre aux broioù

La Cornouaille moderne a de ce fait des contours très flous selon qu’il est question de tourisme, d’agriculture, de commerce ou de culture car l’aire retenu par la révolution française pour délimiter le Finistère ne correspond à rien, sauf à une volonté d’écorner la culture locale. L’esprit breton étant assez créatif pour s’adapter, les broioù ont finalement bien résisté, avec pour résultat des organisations à périmètres variables sur un même territoire.

La Cornouaille fut un des royaumes celtiques fondés aux temps des grandes migrations (du VIe au VIIIe siècle) de la fin de l’empire Romain. Ébranlé par des rivalités successorales et par les raids des Vikings, elle s’est réorganisé sous Alan Canhiart à l’époque féodale, pour devenir un comté puissant dont les Princes ont structuré la Bretagne Ducale avec Nantes pour capitale. Son aire géographique commence à la Pointe du Raz, va largement à l’est de Carhaix alors que les embouchures de la Laïta et de l’Elorn en marquent ses limites sud et nord.

Les 6 terroirs de l’AOP Cornouaille

C’est donc un territoire relativement vaste et contrasté où plusieurs broioù et Paou ont évidemment prospéré en leur temps, en y laissant assez de traces pour qu’aujourd’hui plusieurs terroirs cidricoles en soient d’une certaine manière leurs héritiers, avec chacun des particularités d’arômes et de saveurs même si d’une manière générale l’équilibre s’y appuie sur un fond amer reconnaissable. L’aire de référence de l’AOP Cornouaille est bien la Cornouaille historique car il fallait y intégrer la Vallée de l’Aulne dont un joyau, l’Abbaye de Landevenneg, fut le centre religieux du Royaume de Cornouaille. Les cinq autres terroirs longent la côte sud depuis Pouldreuzic jusqu’à Clohars Carnoët avec une incursion dans les terres remontant la vallée de l’Odet. Outre un climat adoucit par l’océan, cette longue zone côtière est posée sur une très ancienne veine granitique que le temps a rendu propice à la culture des fruitiers. Tout cela pour nous composer un cidre de la côte atlantique et des vallées maritimes.

Bro Fouenant, Le pays de Fouesnant.

Jos Parker, Le Moulin de Meil c’hoat à Fouesnant, début du XXe siècle, collection privée.

Identifié comme tel depuis des lustres, son aire est totalement intégrée à l’AOP Cornouaille avec Bénodet, Clohars-Fouesnant, La Forêt Fouesnant, Fouesnant, Gouesnac’h, Pleuven, Saint-Evarzec et l’ancienne commune d’Ergue-Armel. Le Pays de Fouesnant est un des terroir du Giz Fouen (Mode de Fouesnant), qui est une mode vestimentaire couvrant tout le sud-est de l’ancien comté cornouaillais. Cette zone, appelée Aven s’il s’agit de danses, est divisé en neuf terroirs, correspondant aux variantes du Giz Fouen. À la fin du XIXe siècle, F. Le Guyader qualifia ce cru de “meilleur cidre du monde” dans une exhalation poétique restée dans les mémoires(7). Ce n’est pas la technique d’élaboration qui a permis cette fanfaronnade, mais les pommes dont la collection locale est très riche. Les fruits à cidre y sont amers, doux-amers ou doux(8) et différents d’un quartier à l’autre. Le terroir abrite un concours de cidre qui se tient chaque année à la mi-juillet depuis bientôt cent-dix ans. Le cidre ici c’est le c’hwerv(9), qui sous une robe dorée orangée intense, impose son équilibre doux-amer ample et moelleux. Les fruits caractéristiques y sont les c’hwerv-brizh, c’hwerv-ruz-mod-kozh, dous-bloc’hig; trojenn-hir, beleien, etc.

Bro Vigoudenn – le Pays Bigouden.

Étude de François Hippolyte Lalaisse sur le costume bigouden au milieu du XIXe siècle.

Anciennement appelé Cap-Caval, c’est une terre de contraste, exposée aux furies de l’océan où les vergers se blottissent en retrait des côtes. Son nom actuel vient de celui de sa célèbre coiffe et date du milieu du XIXe siècle. La gavotte bigoudène et le costume richement brodé ne sont pas les seules originalités d’un territoire où les chotenn, miches beurrées, kouign des Gras sont des gourmandises et les les melikass(10) et diboulaer(11) des “boissons d’hommes” aux recettes secrètes. Les vergers abritent une pomologie locale où la jambi fut longtemps la référence d’un cidre qui l’assemblait avec les c’hwerv-ruz-bihan, prad-yeot, dous mel et c’hwerv-ruz-Maner. Le cidre bigouden est à l’image de la baie d’Audierne sous le soleil, avec des saveurs à la fois rondes et puissantes où l’amertume imprime sa marque avec souplesse. L’aire de l’AOP Cornouaille y réunit les communes de Combrit, Peumérit, Plogastel-Saint-Germain, Plonéour-Lanvern, Plovan, Pont-l’Abbé, Pouldreuzic, Saint-Jean-Trolimon, Tréguennec, Tréméoc et Tréogat. Le Pays Bigouden était un important consommateur de cidre grâce aux matelots des très nombreuses chaloupes qui assuraient alors l’approvisionnement en poisson des conserveries. La zone compte toujours deux des plus importantes cidreries de Cornouaille

Traoñ an Aon – La basse vallée de l’Aulne.

Louis Caradec, Homme de Chateaulin vers 1850, Musée Breton de Quimper

Ce terroir située sur le Pays Rouzig regroupe les communes de l’Aulne maritime jusqu’à Châteaulin et doit son nom à la couleur brun-rouge de l’étoffe utilisé au XIXe siècle pour le costume des hommes. On y danse suivant la la mode locale, une gavotte en quadrettes suivie d’un bal et d’un jabadao. L’aire de l’AOP Cornouaille s’y étend les communes d’Argol, du Faou, de Landévennec, de Rosnoën, pour partie de Saint-Coulitz et, pour partie également la partie attenante de Telgruc-sur-Mer, commune faisant cependant partie du Pays de Crozon. Les vergers du terroir ne sont jamais loin de la mer ou du fleuve. La variété du cru c’est la ti-punch(12), une variété productive qu’il convient d’assembler avec justesse pour en équilibrer l’astringence avec les gwaremmig-ruz, chopig-mezv, dous-bihan, etc. Les cidres du terroir portent peu ou prou cette marque distinctive avec des colorations empreintes de la sérénité de rives de l’Aulne. Le terroir abrite l’abbaye de Landevenneg qui a joué un rôle important dans la mise en place du fond pomologique cornouaillais.

Traoñienn an Oded – La vallée de l’Odet.

Olivier Perrin, Le champs de foire de Quimper (détail), XIXe siècle, Musée des Beaux Arts de Quimper.

Il s’agit principalement du Bro C’hlazig (pays Glazig) dont la coiffe traditionnelle est la borledenn avec des variantes suivant les cantons. Les gavottes locales sont moins démonstratives dans le sud et proches des danses des montagnes dans le nord. Ce territoire englobe la rive occidentale de la ria jusqu’à Plomelin et remonte en aval de Quimper où le cours d’eau s’affranchit de l’influence maritime pour se frayer un passage tourmenté dans une campagne riche et verdoyante. L’AOP Cornouaille y rassemble les communes d’Ergué-Gabéric, Plomelin, Pluguffan et pour partie Elliant, qui bien que faisant partie du Pays Melenig (un des neuf terroirs de l’Aven) y est rattaché. Ergue-Gaberic est la commune la plus plantée en vergers à cidre de la région. La vallée de l’Odet n’est pas avare en histoires et légendes. En aval de la ville, les méandres du fleuve côtier sont réputés avoir stoppé une armada espagnole(13), alors qu’à Elliant c’est un de ses humbles affluants qui aurait stoppé l’avancée de la peste(14). Les prat-yeot, sac’h-binioù, polez et dous-Kêr-vihan, etc. sont quelques unes des variétés locales toujours à l’honneur. Le cidre y est à l’image de la terre, orangé plus ou moins intense, parfumé d’épices, avec un équilibre entre douceur et amertume.

Traoñienn an Aven – La vallée de l’Aven

Émile Bernard, Bretonnes ramassant des pommes (1889), collection privée.

Épicentre du Giz Fouen et des danses de l’Aven, c’est également le centre d’un parler breton que M. Bouzec, J. Goapper et Y. Souffez ont su mettre en évidence. Inspiratrice du Christ jaune, du Moulin à Pont-Aven ou de la Vision après le sermon, chef-ouvres de Paul Gaugin, la vallée de l’Aven serpente depuis Rosporden jusqu’à la côte. L’école de peinture avec les Gauguin, Sérusier, Bernard, Filiger, Mauffra et bien d’autres a profondément marqué ce terroir où les cidriers savent également produire des œuvres remarquables. Si elles sont moins durables, excepté dans le souvenir de ceux qui ont la chance d’y goûter, elles excellent autant à provoquer l’émotion. L’AOP Cornouaille s’y étend au long de la côte et des rias sur les communes de Concarneau, Moëlan-sur-Mer, Nevez et Tregunc. Les Dous-Rieg, Penn-ognon, Leur-gorreg, Jakedenn, etc. sont quelques unes des variétés locales qu’une cidrerie de Moëlan-sur-Mer collectionne avec passion. Le cidre de l’Aven est orange clair avec des parfums exotiques et une texture soyeuse entre douceur et amertume.

Bro Duig – Vallée de la Laïta

Édouard Doigneau, Le bac du passeur de la Laïta au Pouldu, 1911, collection privée. Il s’agit là de la frontière entre la Cornouaille et le Bro an Orient (le Pays de Lorient).

C’est un des neuf terroirs de l’Aven. Le Bro Duig(15) va jusqu’à Bannalec et doit son nom au costume noir de la région de Quimperlé. La vallée de la Laïta marque la frontière avec le Pays de Lorient, que l’on peut rejoindre en passant le pont près de l’ancienne Abbaye de Saint Maurice où la pomme et le cidre ont longtemps fait le quotidien. Entre la campagne du pays de Quimperlé et les côtes de Clohars Carnoët, la vallée de la Laïta est le berceau de pommes à cidre parmi les plus connues de la planète. Les Dous-moen et Kêrmerien (dont des noms racontent de belles histoires de paysans) font aujourd’hui le bonheur de nombreux cidriers à travers le monde. L’AOP Cornouaille y réunit les communes de Clohars-Carnoët, Mellac, Quimperlé, Rédené et pour partie Arzano où le verger conservatoire d’Arborepom collectionne de nombreuses variétés à cidre et à croquer. Après avoir été un des fers de lance du renouveau du cidre à la fin du XXe siècle, ce terroir fait aujourd’hui preuve d’une créativité gourmande avec une nouvelle génération de cidriers bien décidés à faire jaillir l’excellence de quelques variétés délaissées de ce terroir d’exception.

Au Nord du département

Les usagers de la Route du Cidre en Cornouaille s’étonnent parfois d’une halte proposée dans un lieu situé près de la Manche. Cela est du au découpage administratif de la Bretagne qui s’il n’a pas effacé les comtés historiques(16) complique les choses. Le territoire de référence de l’AOP Cornouaille est l’ancien comté, mais l’organisation des cidriers a autorité sur tout le département, c’est à dire une partie de la Cornouaille, la totalité du Leon et une partie du Tregor, Le Treger-Izel (Bas-Tregor). Du coup les cidreries de ces terroirs peuvent adhérer au Cidref et se retrouvent sur la Hent ar Sistr (la route du cidre en Cornouaille), donnant au visiteur l’occasion de découvrir une autre tradition du cidre breton.

Malgré la nécessité de se fondre dans une partition administrative déconnectée de l’histoire de la péninsule armoricaine, l’AOP Cornouaille montre, à travers ses terroirs cidricoles, sa coïncidence avec les réalités humaines et culturelles qui sont l’essence de la Bretagne. Une étude approfondie montrerait plus encore l’homogénéité de ces petits territoires où l’on devine que le cidre est un élément d’équilibre, au même titre que l’on été (parfois sont toujours) le parler local, la danse, le costume, l’art culinaire et les habitudes sociales. Tout cela a joué (et joue encore) bien évidemment sur les couleurs, les parfums et les saveurs de chacun des cidres de la Cornouaille.

Barque au mouillage vue depuis la Hent ar Sistr (la route du Cidre en Cornouaille), dans la petite anse de Merrien à Moëlan sur Mer.

Sources : La tradition populaire de danse en Basse Bretagne, Jean Michel Guilcher, Mouton 1963. Le Costume Breton, René Yves Creston, Tchou 1974. Costumes de Bretagne, Yann Guesdon, Palantines 2009. Le Breton des Rives de l’Aven et du Belon, Mona Bouzec, Jos Goapper et Yannick Souffez, An Alarc’h 2017. Atlas Breizh – Atlas de Bretagne, Mikael Bodlore-Penlaez & Divi Kervella, Coop-Breizh 2011. Pommes et cides de Cornouaille, Mark Gleonec, Locus Solus 2019.

1 – Voir : http://bcd.bzh/becedia/fr/les-pays-en-bretagne-concept-realites-ambitions 2 – Le royaume d’Espagne. 3 – Littéralement la mère-payse, le “b” du bro mutant en “v” dans ce cas. 4 – Bro au pluriel devient Broioù. 5 – À l’époque romaine, pagus (pays) est une unité territoriale gallo-romaine inférieure à la Civitas, tandis qu’à l’époque médiévale c’est une subdivision territoriale liée à des pouvoirs hérités de l’ancienne Civitas. 6 – Fouenant est vraisemblablement la contraction des mots, faou, hen et nant. Faou est ici issu de Paou dans la forme mutée utilisée dans Châteauneuf-du-Faou. Il peut cependant dériver de faou dont le sens ancien était bauge ou repaire et qui fut parfois à l’origine d’un château-fort. Hen signifie ancien, antique ou archaïque. Nant évoque la rencontre entre la terre et l’eau comme à Nant en Aveyron et Nantes en Bretagne. 7 – La chanson du cidre, Frederic Le Guyader (1901). 8 – Il n’existe pas localement de pommes acidulées véritablement autochtones, mais en cas de besoin il existait des pommes à deux fins (consommation et cidre), qui pouvaient faire l’affaire. 9 – C’hwerv (amer) se prononce χwεrw en Breton académique (le « c’h » se prononce à peu près comme la Jota espagnole). Cependant, à Fouesnant, comme sur tout le Sud Cornouaille, il se prononce féo ou féro. 10 – Altération probable de mêlécasse, mélange d’eau de vie et de cassis, mais peut-être contraction de Mel (miel) et A-gas (avec force). 11 – Du verbe diboulañ exprimant l’idée de facilitation d’un transport ou d’un écoulement. 12 – À l’origine la pomme s’appelait Ti-Pronost (Maison du Prévôt), mais elle fut rebaptisée Ti-punch en jouant sur la proximité phonétique des deux mots. 13 – Au 17e siècle une flotte espagnole remonta l’Odet dans le but de s’emparer de Quimper. Arrivé aux “vire-court” (passage étroit et sinueux) et ne percevant que les falaises couronnées de forêts des deux rives, les assaillants pensèrent que le plan d’eau s’arrêtait là et ils rebroussèrent chemin. 14 – Voir le Barzaz Breiz de Théodore Hersart de La Villemarqué (1846). 15 – Il est a noter que la couleur du costume est souvent à l’origine du nom du terroir : Rouzig (petit roux), Glazig (petit bleu), Melenig (petit jaune), Duig (petit noir). 16 – Ces neufs comtés sont représentés sur le ‘Gwenn ha du”, le drapeau breton. Outre les hermines de la Duchesse Anne, il s’y trouve quatre bandes noires représentant les comtés de langue celtique, la Cornouaille, le Leon, Le Tregor et le Pays de Vannes. Les cinq bandes blanches correspondent aux comtés de langues romanes, le Pays de Saint Brieuc, Le pays de Saint Malo, Le Pays de Dol (ancien siège épiscopal), Le pays de Rennes et le Pays de Nantes (la capitale historique).

26. juillet 2020 par mark
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2020-AOP Cornouaille / 2

II – une histoire de ténacité.

Depuis près de vingt-cinq ans l’AOP Cornouaille enchante de ses saveurs amertumées(1), les amateurs de cidres de terroir. Le modèle de ce cru original est connu et apprécié des connaisseurs depuis plus d’un siècle et demi(2), mais dans les années 1960/1970, le cidre est décrié(3) dans l’hexagone du vin. Cela n’empêcha pas une poignée de paysans et de passionnés du pommier de créer à Fouesnant un modeste syndicat agricole(4) dont la vocation est le développement et la recherche cidricole.

Cela se passait à la sortie des “trente-glorieuses” et le modèle agricole tanguait déjà(5). Il s’agissait donc de sonder une diversification agricole basée sur la culture du pommier qui un demi-siècle plus tôt assurait la prospérité relative de nombreux cantons cornouaillais. Si replanter des vergers ne posa pas problème, valoriser les pommes fut un peu plus compliqué et nécessitait afin de créer de la valeur ajoutée, de revaloriser le cidre. 

Or ce produit, longtemps consommé dans un cadre restreint et mal appréhendé par des autorités avait vu son avenir assombrit par un changement dans le processus d’élaboration de la poudre à canon(6) qui déclencha à force de primes d’État une vague d’arrachage de vergers. Par chance le tourisme de masse commençait à s’organiser et la Bretagne développa un nouveau modèle de restauration populaire en adaptant un repas rustique de ses campagnes. La crêperie moderne fut un succès et on eut la bonne idée afin d’être cohérent, d’y imposer le cidre local.

L’espoir d’un débouché était donc là et comme cela existe dans toute filière, il faut des champions pour assurer le rôle de vitrine et du standard pour faire des volumes. La Cornouaille disposait de plusieurs entreprises capables de fournir un standard de belle qualité, mais les prix étaient bas. Les animateurs du nouveau syndicat s’avisèrent donc de chercher à obtenir une Appellation Origine Contrôlée(7) pour les meilleures productions. Ce fut un long et rude combat, mais à force d’opiniâtreté cela finit par arriver en 1996, en même temps que l’AOC Pays d’Auge en Normandie.

Pour autant la partie était loin d’être gagnée car dans le même temps les cidres standards s’étaient améliorés et comme comme leurs tarifs n’avaient pas beaucoup évolués, les consommateurs s’en contentaient. En réalité la raison de la relative stagnation des prix venait de l’opérateur majoritaire hexagonal qui en industriel averti utilisa dès le millésime 1987 une nouvelle réglementation taillée sur mesure permettant l’utilisation de jus concentrés(8) à hauteur de 50% des volumes et d’une technique de rémiage(9) permettant d’ajouter de l’eau dans les 50% restant. Si cela remettait peu ou prou l’industrie française du cidre à égalité avec celle d’outre-manche, cela lui a surtout permis de disposer d’une matière première au coût largement inférieur à celui nécessaire pour l’élaboration du cidre “pur jus” de la quasi totalité des producteurs fermiers et artisanaux. Cependant dans une filière c’est le leader qui donne la tendance et même si les produits ne sont pas vraiment comparables, les autres opérateurs sont bien obligés d’en tenir compte au moins sur les marchés de la restauration et de la grande distribution.

La valorisation du cidre fut donc tout juste suffisante pour établir le prix de la pomme à un niveau acceptable, mais elle ne fut pas à la hauteur des espérances et pesa évidemment sur le prix de l’AOP Cornouaille qui insuffisamment différencié avait du mal à trouver sa clientèle. Cidre à prise de mousse naturelle en bouteille, sa conservation n’était pas mieux garantie que celle des autres cidres traditionnels, une tenue dans le temps dont pouvaient se targuer les cidres élaborés en cuve close(10) et ceux pasteurisés(11). L’AOP Cornouaille étant un cidre demi-sec, il n’était pas compatible avec la méthode champenoise du dégorgement. Le syndicat expérimenta donc la méthode transfert(12). Après quelques tâtonnements le résultat fut excellent car la durée de vie du produit fut grandement améliorée et la palette aromatique magnifiée.

Preuve de l’efficacité de la méthode, en 2017, un AOP Cornouaille travaillé selon la méthode transfert, obtint la meilleure note de sa catégorie au concours international GLINTCAP(13) de Grand Rapids (Michigan, USA). Bien évidemment ce traitement a un coût, mais il différencie nettement l’AOP Cornouaille et justifie largement un prix plus élevé.

On comprend aisément qu’ajouter ce traitement coûteux à la rigueur du cahier des charges de l’AOP n’a pas tenté les éventuels industriels du secteur. Ces derniers voyaient donc le segment le plus potentiellement rémunérateur du cidre breton leur échapper. En réalité, ils n’eurent pas à s’y intéresser car à ce moment de l’histoire la Commission Européenne prenait la main sur les signes de qualité et généralisait les IGP (Indication Géographique Protégée) dont les cahiers des charges sont nettement plus accessibles(14) à l’agro-industrie. Les logos retenus par l’UE afin d’être apposés sur les étiquettes sont à la couleur près, similaires. Cela entretient une certaine confusion qu’il est parfois tentant de mettre à profit afin de faire passer un IGP pour un AOP.

Ces deux logos sont les déclinaisons d’un même graphisme. Ils ne sont pas facilement identifiables par un œil non-exercé car ils sont imprimés en taille réduite sur les étiquettes. De ce fait ils ne hiérarchisent pas l’exigence de qualité telle qu’elle est exprimée dans les cahiers des charges. Le choix des couleurs est également équivoque. Le jaune présent sur les deux, symbolise la sérénité, l’idéalisme et la sécurité, mais également l’orgueil et la jalousie. Il est souvent utilisé pour des produits “discount”, ce n’est pas une couleur du haut de gamme. Le bleu, présent sur la déclinaison IGP, symbolise la confiance, la sécurité et la responsabilité. Il est utilisé pour les institutions publics ou privées et donne une image de qualité. Le rouge, présent sur l’AOP, symbolise la passion, l’intensité et le courage, mais également le danger, Il est utilisé pour des produits populaires, les soldes et liquidations car il crée un sentiment d’urgence, ce n’est pas la couleur de l’excellence.

Autre élément quelquefois contrariant est la méconnaissance de la saveur amère par certains jurés lors de concours cidricoles organisés hors zone de production. L’AOP Cornouaille doit son statut à sa douceur amertumée. L’ignorance des subtilités de cet équilibre provoque parfois des réactions inappropriées comme le déclassement d’échantillons perçus insuffisamment amers, où la confusion avec un éventuel problème technique. Le résultat est que des cidres régulièrement primés par des jurys d’experts dans des compétitions internationales se retrouvent quelquefois déclassés lors de ces événements non-spécialisés.

Beg ar Raz (la Pointe du Raz), la marque du passage entre le nord et le sud des mers d’Occident.

Le temps ne s’est pas arrêté pour autant, le petit syndicat cidricole célèbre ses quarante années de travail au service de la filière cidricole et l’AOP Cornouaille file vers son quart de siècle, fier de partager avec l’AOP Pays d’Auge, le titre de premier cidre en Appellation Origine Protégé de France. Pour autant cette histoire illustre à sa manière les contrariétés vécues par des initiatives issues de l’extra-muros parisien.

À quelques mois de fêter ses vingt-cinq ans, l’AOP Cornouaille s’est installé parmi les grands cidres du monde. Il retrouve ainsi la réputation des cidres sud cornouaillais de la fin du XIXe siècle et perpétue la longue tradition de la Bretagne Armoricaine, ancien Royaume au centre de l’Occident maritime où cultiver sa différence est la normalité, où la culture est une priorité et où le pommier est un arbre sacré.

Lien entre le monde des vivants et celui des morts. Il veille en son île(15) sur le Roi Arthur et ses guerriers, il apaise Marzhin (Merlin) au retour d’Arderyd(16) et il réunit encore les fratries au Gwez an Ananon(17). Entre le pommier et le cidre il y a la pomme, fruit du savoir, de la magie et de la divination, qui mûrit à l’ombre de vergers paisibles perpétuant l’image du jardin d’Eden. Quand au cidre, produit des pays du nord, des paysans isolés, des marins livrés à eux-mêmes, des pionniers défricheurs de nouveaux mondes, c’est une boisson de l’homme libre.

Postés au centre de l’Europe Atlantique, les Bretons de Cornouaille sillonnent les mers d’Occident depuis plus d’un millénaire et demi. Ils en ont ramené le goût des belles choses, des riches vêtements, des musiques savantes, des écrits précieux, des hautes églises, des châteaux mystérieux et, pour faire bonne mesure, des plaisirs de la table que le cidre éclaire de ses reflets dorés. Il n’y a aucun hasard si le seul cidre en Appellation Origine de Bretagne est en Cornouaille.

Poney Shetland dans un verger sur la Hent ar Sistr, la Route du Cidre en Cornouaille

1 – L’amertume est avec l’acidité, le sucre et le sel, une des quatre saveurs fondamentales. Dans la nature, certaines plantes ont une saveur amère que d’instinct l’homme rejette car ils peuvent être des poisons. Cependant l’amertume est une composante essentielle de l’expérience gustative. 2 – La qualité du fond pomologique et du cidre cornouaillais, a été mis en évidence au tout début du XXe siècle par le pomologue Amiénois Jules François Crochetelle. 3 – C’est une constante des régimes autoritaires car le cidre produit et consommé en circuit privé, échappait aux surveillances et pouvait être un frein à l’expansion de boissons plus faciles à contrôler. 4 – Le Cidref : Comité Cidricole de Développement et de Recherche Fouesnantais et Finistérien. 5 – L’agro-industrie, engagée dans un processus de consolidation, avait déjà fait démonstration des limites de son modèle s’agissant du développement local. 6 – Du milieu du XIXe siècle à la deuxième guerre mondiale, la fabrication de poudre à canon utilisait de grandes quantités d’alcool fabriquées à partir de cidres par des distilleries d’État chargées d’approvisionner les usines d’armement. 7 – Dans les années trente, il y avait déjà eu une demande d’AOC pour le cidre du Pays de Fouesnant. Elle fut abandonnée à cause de la guerre et ensuite par l’exclusivité de l’Appellation Contrôlée que se réserva longtemps le monde du vin. L’obtention de l’AOC Cornouaille et de l’AOC Pays d’Auge nécessita un changement de la loi. 8 – Il s’agit d’enlever l’eau du jus frais afin d’obtenir des volumes réduits plus faciles à stocker comme à transporter. Il faut donc reconstituer le jus pour s’en servir. 9 – Il s’agit de mouiller le résidu de pomme après un premier pressage de la pulpe fraîche et de re-presser cette pulpe gonflée à l’eau. 10 – Méthode industrielle de prise de mousse, en cuve haute pression utilisée pour les vins mousseux et adaptée au cidre où elle donne d’assez bons résultats, mais n’est évidemment pas reconnue traditionnelle. 11 – La méthode radicale pour garantir la tenue dans le temps d’un produit, mais son effet sur les arômes est dévastateur. 12 – Encore appelée “Méthode Ancestrale” et utilisée en particulier par les vignerons de la Drôme, elle consiste a réaliser la prise de mousse en bouteille capsulée, a pomper le cidre de la bouteille vers une cuve intermédiaire (dite cuve de transfert), puis comme dans le cas la cuve close, de filtrer avant embouteillage sous atmosphère neutre. 13 – Le plus grand et le plus relevé des concours de cidres internationaux, il y avait cette année là plus de 1 200 cidres en compétition. 14 – S’agissant de l’IGP cidre de Bretagne, la zone déborde largement des frontières de la Bretagne historique et le cahier des charges autorise l’utilisation, à hauteur de 40% des volumes, de jus concentrés de pommes à cidre de la zone déterminée. 15 – Avallon dérive de l’ancien Breton Afallen et signifie Pommier. 16 – Bataille perdue par les Bretons en 573 près de la frontière entre l’Ecosse et l’Angleterre. 17 – L’arbre des âmes. Ce rite, dit de la Breuriez (fratrie) se tient au moment de de la Toussaint. C’est une réunion ou le Gwez an Anaon est mis symboliquement aux enchères, C’est un pommier stylisé avec des branches courtes sur les quelles sont fichées des pommes figurants les disparus de la famille.



08. juillet 2020 par mark
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2020-AOP Cornouaille / 1

I – Une communauté et sa tradition sur son terroir.

Comme tout produit d’Appellation Origine Protégée, le Cornouaille est défini par un terroir délimité et un produit de tradition répondant à strict un cahier des charges, mais il n’existerait pas sans les femmes et les hommes qui le font vivre. Ces trois éléments sont impératifs et clairement définis afin de garantir aux consommateurs une vraie qualité de produit, de provenance et d’authenticité.

Image traditionnelle de la campagne cornouaillaise, le “pennti” et son pommier.

La communauté du Cornouaille est donc composée des gens de la terre et des chais, dont plusieurs viennent d’horizon parfois différents, attirés par l’apaisante sérénité des vergers, par la magie de la fermentation et par le bonheur de devenir passeur de mémoire et de savoir-faire. Pour autant, ces producteurs, de pommes et de cidres ne sont pas seuls. Il y a en amont des chercheurs et des techniciens qui, dans leur domaine, travaillent à pérenniser les productions au gré des évolutions réglementaires, sanitaires et environnementales. Il y a en aval le monde du négoce avec sa froideur comptable mais également sa créativité débridée. Il y a enfin l’indispensable foule des consommateurs et toute une galaxie d’artistes, de chefs de cuisine et de poètes, qui y trouvent l’inspiration.

Accompagnant ce monde coloré, il est également une histoire enracinée, rapportée par une longue transmission orale et depuis le XIXe siècle par la littérature, la poésie, la chanson et même des  communications scientifiques(1). Toutes les fermes de Cornouaille ou presque, produisaient du cidre qui était la boisson quotidienne des populations rurales, mais également des marins, des villageois et des gens des villes. Au mitan du XXe siècle il existait des cidreries importantes comme la cidrerie Doaré à Chateaulin, Postic à Rosporden ou Rousseau à Fouesnant. Elles ont disparues avec l’effondrement du marché dans les années 1960. Cependant, à peine une décennie plus tard, de nouveaux acteurs reprenaient le flambeau afin d’alimenter les crêperies qui commençaient à se généraliser sur les zones touristiques. Parmi eux les cidreries Kerne à Pouldreuzic, Sehedic à La Forêt Fouesnant et Les Vergers de Pen ar Steir à CLohars-Carnoët, ont posé les bases du renouveau des années 1980.

Une campagne de collectage réalisée en 2015 autour de Fouesnant afin d’obtenir des informations sur les variétés traditionnelles de pommes à cidre, a permis de rassembler des témoignages datant pour beaucoup d’une époque où le sud Cornouaille baignait littéralement dans la boisson de pomme(2). Lors de ces conversations il est apparu que nombre de variétés avaient été rebaptisées, parfois plusieurs fois. S’il existe localement des variétés connues de longue date, il s’y trouve également d’autres venues d’ailleurs, au gré des déplacements, car la mobilité due aux nécessités économiques, mariages, héritages ou à la simple envie de bouger, existe évidemment depuis toujours.

C’hwerv-Kêrlaër, rare variété de Mousterlin à Fouesnant.

Lors de cette enquête, un producteur de pommes à cidre témoigna que le patron de l’ancienne cidrerie Rousseau à Fouesnant, avait en son temps fait venir de l’est de la Bretagne, des greffons de fruits dont il savait la bonne réputation et les avait fait greffer chez des paysans sans les informer de leurs véritables noms.Ces pommes furent donc renommées au hasard, du nom de la ferme, du nom d’un individu ou d’un mot les définissant au mieux. En réalité, si le nom, exclusivement en langue bretonne en Cornouaille, est souvent lié à l’aspect cidricole de la variété, il est dans la grande majorité des cas le début d’une bonne histoire. Cette particularité est évidente pour une population celtique habituée à transmettre oralement ses connaissances depuis la nuit des temps. C’est également une preuve que la qualité intrinsèque d’un breuvage ne suffit pas toujours à satisfaire le consommateur si ses saveurs et ses arômes ne sont pas accompagnés d’un conte bien troussé. Le cidre n’est plus à ce moment là seulement une boisson, mais une composante du patrimoine culturel du terroir dont il est issu.

Quelques témoignages se distinguent(3) par l’évocation de souvenirs qui montrent que l’AOP Cornouaille est aujourd’hui l’héritier d’une tradition bien ancrée sur ce qui est aujourd’hui sa zone d’Appellation.

Quatre des vingt-cinq anciens cidriers a avoir apporté leur témoignage à ce collectage de la mémoire cidricole en Pays fouesnantais.

Dans un verger de Beg-Meil, Fañch nous a dit comment était organisée la garde de mûrissement des variétés les plus tardives, une pratique confirmée par d’autres anciens. 

“Excepté dans les quelques fermes assez riches pour disposer de bâtiments suffisamment vastes pour les faire mûrir à l’abri, les pommes étaient étalées en plein air, dans un coin ensoleillé de la cour. Sur une surface dégagée à cet effet, nous installions d’abord une couche de lande d’une dizaine de centimètres avant de disposer dessus une couche de paille de la même épaisseur. Nous pouvions alors y étaler les pommes sur une épaisseur de vingt à trente centimètres et le murissement se faisait relativement au sec car les pluies étaient bien drainées. Cela donnait de bons résultats. Il fallait attendre parfois près d’un mois suivant les variétés. Le problème c’est qu’au bout de tout ce temps la lande était devenue très dure et nous nous piquions sévèrement les doigts en récupérant les dernières pommes. L’autre inconvénient c’était les oiseaux, mais il y avait toujours du monde à surveiller et les gamins ne sortaient jamais sans leur lance-pierre. On a oublié qu’il était vital qu’ils sachent bien s’en servir car c’était un moyen de faire fuir les animaux trop gourmands. De plus, suivant les espèces rapportées (grive, lapins, etc.) cela pouvait constituer un repas car on faisait feu de tous bois en ce temps là.”

Dans sa ferme entre Fouesnant et Beg-Meil, Charles a beaucoup insisté sur le soutirage et sur le peu de marge de manœuvre dont disposait, à cause des conditions climatiques, les anciens cidriers :

“À la ferme nous avons fait jusqu’à 50 barriques, mais aujourd’hui, avec l’âge(4) et comme je ne commercialise plus, nous n’en faisons que deux ou trois. Nous avons les variétés(5) dous-moen, dous-bloc’hig(6), prad-yeot, rouz-koumoul, beleien, trojenn-hir, c’hwerv-brizh(7) et c’hwerv-ruz-mod-kozh. Pour les mélanges, la règle c’est deux-tiers de douce-amères un tiers de douces et suivant ce que nous voulons obtenir, il faut ajouter plus ou moins de c’hwerv. Le soutirage c’est le plus important et si maintenant il y a des solutions techniques modernes pour éviter les échecs, je fais toujours mon cidre suivant la méthode traditionnelle et avec l’expérience ça se passe très bien. Il faut soutirer trois fois ce qui fait que sur 220 litres, il reste environ 160 litres à mettre en bouteilles car chaque soutirage emporte une vingtaine de litres. Le premier, au bout de 10 à 15 jours est le plus important. Il dépend de la lune et des vents. La lune montante fait travailler le cidre beaucoup plus vite et les vents d’ouest amènent du mauvais temps qui empêche la décantation. S’il restent dans cette direction, ils empêchent tout soutirage car le cidre ne décante pas et au bout du compte il peut devenir très sec. P’lec’h ’mañ ’ avel(8) demandaient toujours les anciens au moment de faire leur cidre. En fin d’été, quand celui de l’année précédente venait à manquer, ces anciens composaient avec les variétés hâtives, c’hwerv-brav, c’hwerv-ruz et c’hwerv-brizh-abred. Comme ils aimaient le cidre sec et qu’il fait encore chaud à cette époque, le cidre n’était pas soutiré et il fermentait vite.

Dans sa maison sur la route de Mousterlin, Louis P. a évoqué les vergers du temps de l’apogée du cidre, les ventes aux marins et le brutal déclin après la deuxième guerre mondiale.

Au moment où je reprends l’exploitation familiale, dans le milieu des années 1960, la production de cidre était en déclin. J’en élaborais cependant pour la ferme, pour la distillation car nous avions ici le “privilège de bouilleur de cru” et pour quelques hôtels qui selon la pratique de l’époque, mettaient eux-même en bouteilles. Dans sa famille cela n’a jamais constitué le revenu principal, mais entre les deux guerres c’était un bon apport et encore plus avant la première guerre où le cidre se vendait par tonneaux dans les bistrots et aux marins qui en achetaient chacun le contenu d’une dame-jeanne avant de partir en mer. Mon grand père allait à Concarneau avec, dans la charrette, une barrique qui revenait généralement vide. Il passait l’hiver à faire le cidre, à la paille, et cela allait assez vite, ce n’était pas une corvée comme on pourrait se l’imaginer. Cela commençait tôt car il produisait du cidre nouveau pour le pardon de Benodet(9). En ce temps là Fouesnant était couvert de vergers, des pommiers mais également des cerisiers. Il y avait une main-d’œuvre très nombreuse dans les campagnes et cela en permettait l’entretient car les paysans s’occupaient de leur vergers. Abimer un pommier, en passant la charrue ou en laissant les bêtes divaguer était très mal perçu. Certains disposaient de la lande autour du tronc pour garder les bêtes à l’écart. L’euphorie s’est vraiment achevée au milieu des années 1950 quand le cidre n’a plus trouvé preneur. Ici, les derniers stock ont été vendus à une distillerie d’État pour l’approvisionnement des usines d’armement. Les vergers ont ensuite été arrachés à partir de la fin de la décennie, même si pour avoir toujours du cidre à la ferme, mon père avait replanté un petit verger à ce moment là. Ce n’est que dans les années 1970 que le renouveau a commencé.

À La Forêt, sur la route de Quimper, Jos nous a raconté les spécificités de la vente du cidre en tonneau, une pratique abandonnée lors du renouveau des années 1980.

Entre les deux guerres et jusqu’au années 1960, la ferme produisait  jusqu’à 150 barriques chaque année. Si une partie était consommée sur place(10), les plus gros volumes étaient expédiés sur Paris, en tonneaux par Transporteur. Ses clients hôteliers, le mettaient en bouteilles eux-mêmes et les bistrots le vendaient directement à la clé, au verre, au pichet ou en contenant réutilisable à emporter(11). Il fallait donc organiser une tournée pour récupérer les fûts vides, mais ça restait rentable. Le plus gros problème était que les tonneaux n’étaient pas soignés. Pour s’en occuper, les refaire ou en faire de nouveaux il y avait deux frères à Beuzec(12) qui s’étaient spécialisés dans ce travail. Quand ils fabriquaient de nouvelles futailles, ils venaient avec toutes  les pièces de bois dans une charrette et les assemblaient sur place. Pour les cerclages, avant la généralisation des cercles en fer, le paysan préparait des tiges de châtaignier qu’il mettait à tremper dans un ruisseau plusieurs jours avant l’arrivée des tonneliers. Ces derniers fendaient les tiges de châtaignier dans le sens de la longueur et les serraient sur le tonneau. En séchant le bois resserrait encore le fût qui ainsi devenait bien étanche. Mon père était vraiment un bon cidrier. Il participait chaque année au concours de Fouesnant. il s’occupait bien de ses vergers et avait comme beaucoup une pépinière. Il gardait les sauvageons sans les greffer s’ils étaient donnaient de bonnes pommes(13) et greffait les autres de ses variétés préférées. Il a eu très tôt un broyeur équipé d’un moteur et un pressoir hydraulique de 100 tonnes. Pour ma part, j’ai continuer à faire du cidre tant que j’ai pu le vendre en tonneau. J’ai arrêté en 1965 et me suis alors débarrassé de mon matériel. J’ai gardé les vergers et je vends les pommes, j’en garde juste ce qu’il faut pour élaborer une barrique de c’hwerv avec un vieux camarade qui en produit toujours pour le plaisir.

Verger traditionnel en Cornouaille.

Reproduire les souvenirs de tous les anciens interrogés serait long et parfois répétitif car quelquefois de leurs anecdotes se recoupent, mais ces quatre témoignages en donnent un bel aperçu et montrent malgré des moyens souvent limités, une grande connaissance de l’art cidricole, acquise par les générations de paysans qui les ont précédés. Cette longue tradition sur tout le territoire de l’actuelle Appellation évolue en réalité à chaque changement de génération(14), mais le goût du cidre amer qui est sa marque distinctive, est toujours présent, soutenu par un fond variétal unique faisant la part belle à cette saveur prisée des gourmets.

Gardiens et passeurs de cette tradition, les actuels cidriers de Cornouaille ne produisent pas tous de l’AOP Cornouaille chaque année(15), car son élaboration demande un investissement parfois difficilement compatible avec la gestion d’entreprises quelquefois fragiles comme peuvent l’être nombre de petites exploitations agricoles en France. Cependant ils perpétuent le savoir-faire cornouaillais en produisant à partir des pommes de leur terroir, du jus de pommes, des cidres de tradition, du Pommeau et du Lambig. Tous ces opérateurs, forment avec les producteurs de l’AOP Cornouaille, une communauté qui sait accueillir le visiteur dans les cidreries de la “Hent ar Sistr”, la route du cidre en Cornouaille(16).

Une petite chapelle au détour d’un bois sur la Hent ar Sistr, la Route du Cidre en Cornouaille.

1 – Dont en particulier : Pomologie du Finistère de J.F. Crochetelle et La chanson du cidre de F. Le Guyader. 2 – Ce n’est évidemment pas le seul canton dans ce cas et des enquêtes similaires tout au long de ce qui est aujourd’hui l’aire de l’Appellation Origine Protégée du Cornouaille, donnerait des résultats similaires. 3 – Chacun de ces témoignages apporte une belle information. Les textes ci-dessous n’en présentent que quelques extraits, re-assemblés pour cette présentation. 4 – Charles avait 80 ans au moment de cette conversation. 5 – Pour la description de ces pommes, voir mon livre Pommes et cidre en Cornouaille au Éditions Locus Solus. 6 – Le «c’h» se dit à peu près comme la Jota espagnole. 7 – C’hwerv (amer) se prononce χwεrw en Breton académique, mais en sud Cornouaille, il se prononce féo (parfois féro). 8 – Où est le vent. 9 – Le premier dimanche de septembre. 10 – En moyenne un tonneau tous les six semaines ce qui en fait entre 9 à 11 par an car la consommation était importante au moment des battages et des récoltes, qui réunissaient beaucoup de main d’œuvre et nécessitaient parfois de faire du cidre nouveau en septembre. 11 – Ce type de vente, avec des contenants réutilisables modernes et bien adaptés, se pratique encore en Angleterre, en Allemagne et dans le nord de la péninsule Ibérique. 12 – Près de Concarneau. 13 – Ces variétés originales, n’existant en un seul arbre, n’étaient pas nommées ce qui complique encore aujourd’hui les recherches sur les variétés traditionnelles. 14 – Rien n’est figé à cause de l’évolution des connaissances scientifiques, des techniques et des matériels, de la météo forcément changeante près des côtes et enfin des effets du réchauffement climatique. 15 – Cela dépend de l’état des stocks et de la qualité de la récolte, certains millésimes s’y prêtant mieux que d’autres. 16 – www.routeducidre-cornouaille.bzh

01. juillet 2020 par mark
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La dégustation du Sistrot du 23 juin 2020.

Ces petites réunions ont longtemps été impossibles à organiser en raison de la pandémie du Covid 19 et de ses prolongement sanitaires et liberticides. Les restaurants ayant eu l’autorisation d’ouvrir, le Sistrot s’est plié aux règles de distanciation et de gestes barrières pour proposer à nouveau ses cidres et sa cuisine inspirée aux gourmets de Cornouaille et d’ailleurs. Il faut croire que ce petit événement fut vécu comme une libération par notre équipe car ce fut belle affluence au point que l’on se demanda si nos échantillons suffiraient pour une si belle tablée. Ce fut juste, mais suffisant et tous les participants ont pu voyager confortablement du Nord de l’Italie à l’État de New-York en passant par le Pays Basque et bien sur la Bretagne. Outre les habituels producteurs, nous avions l’honneur d’accueillir Sylvain Le Cras, producteur de vins de miel à Concarneau et Martin Rohée, caviste à la Vie de Château à Quimper, tous deux échappés de leur monde respectif pour venir découvrir des cidres du monde que les dégustations du Sistrot savent débusquer.

Hoops, Cidrerie du Golfe, Morbihan, 5,5% vol.

Un cidre infusé au houblon qui nous vient d’Arradon Commune de la côte Nord du golfe du Morbihan dont l’extrémité Est donne sur le goulet à l’entrée de Vannes. Au service l’effervescence mesurée, se calme sur une robe jaune à peine voilée. Le nez est comme souvent avec ce type de cidre totalement occupé par le houblon sans pour autant trop annoncer une bière. En bouche, la pomme reprend ses droits acidulés et secs et laisse une finale plutôt courte avec une pointe d’astringence affirmée. Un bon cidre sans artifice, aromatisé et dans l’air du temps.

Sarasin, Kystin, Vannes, 4% vol.

Un cidre macéré au blé noir torréfié, qui doit être une première tout en s’inscrivant dans les expérimentations de la Maison Kystin. Au service l’effervescence assez timide laisse découvrir une robe orange et limpide. Le nez est au contraire expressif avec des senteurs pralinées de fruits secs torréfiés, de notes de chocolat et de tabac. La bouche est douce et un peu lourde avec une présence pralinée un peu déroutante qui laisse au final un sillage court. Si l’expérience est intéressante, elle gagnerait sans doute laisser plus de place à la pomme.  

Classicum 2017, Maley, Brissogne (Val d’Aoste), 8% vol.

Il s’agit d’une expérimentation menée afin de tester l’intérêt de l’incorporation de gentiane. Le service, comme attendu de la part le la Maison Maley est impeccable avec un bel effet de mousse, une robe claire et limpide et de fines bulles. Le nez est surprenant avec la puissance de la gentiane qui laisse peu de place à la pomme. La bouche acidulée tangue un peu sur des notes de réglisse et une finale un peu asséchante aux saveurs de pamplemousse. Au final l’essai est cependant intéressant, mais gagnerait à moins doser la gentiane.

Quitten, Floribunda, Salorno (Sud-Tyrol), 6% vol.

La Maison Floribunda (du nom des rosiers obtenus  par croisement d’hybrides de Thé et des Rosiers Polyantha), s’affiche avec l’étiquetage bilingue Italien-Allemand, commun au Sud Tyrol. Producteur de pommes bio dès les années 1980, elle produit du cidre depuis le début des années 2000. Le Quitten est un cidre au coing au beau service, bel effet de mousse, robe pâle et jolies petites bulles. Le nez est très aromatique avec de la fleur et du fruit et de petites notes fumées. La bouche est douce et acidulée et douce, mais manque un peu de la puissance aromatique annoncée par le nez. La fin de bouche est assez courte. L’ensemble est agréable, mais cela gagnerait à être plus structuré car le nez est vraiment superbe.

Extra-Terroirestrial, Angry Orchard (New-York), 7,6% vol.

Produit par le département cidre artisanal de la puissante compagnie Angry Orchard, c’est un hard cider américain où les pommes anglaises se taillent la part du lion. 31% Yarlington-mill, 31% Dabinett, 15% Northern-spy, 15% Goldrush et 8% d’un mélange de Cox-Orange, Golden-Russet et McIntosh. Le service est discret  avec une robe pâle juste perlante et un léger voilé. Au nez il y a ces arômes typiques des pommes anglaises, concurrencées cependant par celui des brettanomyces ce qui peut plaire mais également déplaire. La bouche est vineuse et à l’aveugle cela ferait penser à un vin blanc léger. Au final cependant l’Extra-Terroirestrial, laisse une bonne impression.

Alma Cider, Docendo-Discitur, Villeneuve (Val d’Aoste), 9% vol.

Un extra-brut du Val-d’Aoste où le cidre retrouve des couleurs après une absence de plus d’un demi-siècle. La bouteille bien présentée s’ouvre sur un service impeccable avec un bel effet de mousse, une robe claire et limpide et de fines bulles. Dans le verre cela fait penser à un champagne. Au nez également avec de petites notes fermentaires et de belles fragrances florales. La bouche équilibrée, acidulée sans excès, fait un peu penser à un Crémant de Loire avec une pointe de clou de girofle et une petite amertume en fin de bouche. L’ensemble est agréable, mais peut-être un peu éloigné de l’univers du cidre.

Extra-brut, Coat-Albret, Bédée, Pays de Rennes, 6% vol.

Cela faisait un moment que nous nous étions promis de tester ce cidre dont la réputation s’établit avec constance dans le nord-est de la Bretagne. La bouteille, très sobre, s’ouvre avec une belle présentation Sur un cidre orange pâle très joli dans le verre. Le nez, fruité, est très fin avec de belles petites notes d‘amandes et de fleurs blanches. En bouche c’est comme attendu, sec, fruité avec un peu d’acidité. La finale est longue et fruité. Un très bon et très homogène cidre breton qui fait honneur à son terroir.

Sagarnoa, Txopinondo, Ascain, Pays Basque, 6% vol.

Txopinondo est une maison tenue par le plus Basque des Bretons, ou le plus Breton des Basques, cela dépend si vous êtes de l’un ou l’autre de ces peuples. Ce n’est pas exactement du cidre, c’est du vin de pomme, tel qu’il se produit depuis des siècles au Pays Basque. Il faut secouer la bouteille avant de servir. Du coup de n’est aussi net que nos cidres modernes, mais la présentation en souffre peu. Au nez il y a des parfums de pommes et les effluves un peu piquées et vinaigrées qui font le caractères de ces cidres. En bouche il y a la puissance et cette permanence de l’acidité qui laisse cependant un sillage assez plaisant. Nous avions déjà testé des cidres basques, bien plus affirmés qui n’avaient pas enchantés nos dégustateurs, mais celui ci fut une bonne surprise.

Comme nous l’indiquions en préambule, cela faisait longtemps que nous n’avions pas pu tenir de genre de dégustation. Ce fut un très bon moment à la fois concentré, sérieux, mais aussi joyeux et détendu et qui s’est prolongé tard avec une exploration gourmande de la nouvelle carte du Sistrot.

Merci à Erwan et Ronan Gire nos hôtes qui nous avaient réservé la salle “intra-muros” au fond  du restaurant, merci Erwan Le Loupp de la Cidrerie de Ponterec, à Marine et Brieug Saliou de la cidrerie des Vergers de Kermao, à Isabelle Richard de la ferme cidricole Les Bouteilles à l’Amère, à Paul Coïc de la cidrerie Paul Coïc, à Valérie Simard, l’animatrice du Cidref, à Delphine Lemoine, la stagiaire du Cidref qui faisait là son premier exercice pratique de dégustatrice, à Gwenael Thomas des Cidres Le Brun, à Alexandre Stephan de la cidrerie La Maison de Perguet, à Sylvain Le Cras de l’Hydromelerie de Concarneau et à Martin Rohée, de La Vie de Château à Quimper.

25. juin 2020 par mark
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Cidref cider-trip in the U.K.

Une affiche, pour un cidre Little Pomona, en forme de manifeste.

Un peu avant le grand confinement, quelques membres du Cidref ont rendu une visite, promise de longue date à des collègues du Herefordshire et du Somerset. Si en Bretagne, l’inquiétude commençait, ce n’ était pas encore le cas sur le plus grand marché du cidre(1), le Royaume-Uni dont il nous intéressait de savoir comment les petits producteurs(2) fairsaient face à l’agro-industrie internationale(3) qui tient la grande part du marché. L’heure n’étant plus à se torturer l’esprit sur ce sujet(4), ce billet se contente de raconter les belles rencontres de cette virée.

S. & J. Forbes, Little Pomona. www.littlepomona.com

L’entreprise a créée en 2014 à Malvern s’est installée il y a peu près de Bromyard. Si l’on y remarque une référence aux Ramones (pionniers du Punk), il semble qu’au Hereforshire la musique a parfois le goût du cidre. La maison a une approche naturelle de l’élaboration du cidre, les nouveaux bâtiments en pleine campagne sont fonctionnels, Susanna Forbes est par ailleurs bien connue des #ciderlovers pour son livre Cider Insider et les produits sont bons. Susanna & James n’hésitent pas a innover pour attirer une clientèle de niche. Nous avons également découvert qu’on y cultivait le houblon, une autre tradition du Hereforshire.

Dégustation animée dans les locaux en cours d’aménagement.

J. Marden, Gregg’s Pit. www.greggs-pit.co.uk

James Marden (à gauche) dans le verger de la cidrerie.
Un poiré Gregg’s Pit sur la table d’un restaurant à Hereford.

Une ambiance tout aussi enjouée à Much Marcle où James Marden est cidrier par passion. Il bénéficie par ailleurs d’une situation confortable et n’est pas tenu d’en dégager un gros revenu. Son challenge est de produire de belles bouteilles, il travaille ses cidres comme les Bretons, avec keeving(5), fermentation lente et prise de mousse en bouteille, ses poirés sont dégorgés. Son verger de vieux poiriers abrite des arbres particulièrement impressionnants.

S.day, Once Upon a Tree.

www.shop.haygrove-evolution.com/collections/once-upon-a-tree-cider

Simon Day accueillant la délégation du Cidref

À Ledbury, notre délégation s’est retrouvée dans une cidrerie conforme aux habitudes cornouaillaises avec un matériel presque similaire à celui que nous connaissons. Une différence cependant, Simon Day produit également du vin (son premier métier) et quelques équipements sont spécifiques. La cidrerie fait partie de Haygrove, un groupe solidement établi, et la gamme de produits est très large avec d’un coté des vins, de l’autre des cidres et quelques expériences entre les deux mondes. Ce fut une belle visite, instructive sur les évolutions des vergers et du cidre local avec là encore une sacrée dégustation, de beaux produits avec l’expérience de boissons remarquablement élaborées

E. Pimbett, The Cider Museum. www.cidermuseum.co.uk

Il faut absolument visiter ce musée pour comprendre le Cidre au Herefordshire. Les bâtiments sont ceux du siège historique des cidres Bulmers, bien que le musée n’ait plus aujourd’hui le moindre lien(6) avec cette entreprise. La visite apprend comment les frères Bulmers se sont imposés en adoptant des méthodes innovantes pour l’élaboration de leurs cidres. Ils furent par exemple, les premiers à s’inspirer du Champagne pour leurs cidres effervescents. Cet esprit, transmis transmis à leurs successeurs, a cependant au bout de la logique, supprimé la matière première locale afin de travailler avec des jus concentrés(7). Si le consommateur lambda, assommé de publicités, s’en est arrangé, les producteurs de fruits à cidre se sont retrouvés sans débouchés(8).

Avec Elizabeth Pimbett, l’actuelle conservatrice du musée, celui ci est devenu la vitrine et le point central de la tradition cidricole du Hereforshire. Nous y avons passé un agréable moment avec un brunch très animé (merci à la sympathique équipe du musée). Outre les expositions et un espace restauration, la boutique propose un choix unique de cidres artisanaux et une intéressante librairie spécialisée.

Tom Oliver’s Cider & Perry. www.oliversciderandperry.co.uk

Tom Oliver pendant la visite de sa cidrerie.

Nous l’avons déjà noté, la musique ici a le goût du cidre et à propos de Tom Oliver on peut parler de Cider, Perry & Rock’n Roll(9), avec en plus les moutons et les bovins de la ferme familiale. Il compte parmi les artisans les plus connus de la planète cidre, mais c’est toujours un plaisir simple de le rencontrer sur ses terres où nous a t’il dit le cidre est venu assez tard. Dans sa jeunesse il connaissait mieux le houblon que les pommes ou les poires. À Ocle Pychard il produit des cidres de belle facture et du Perry (Poiré) dont il est un spécialiste renommé. Son truc c’est l’assemblage final, ses confrères disent de lui qu’il arrange l’équilibre de ses créations de la même manière que le musicien arrange les notes sur la portée, il faut que ça sonne juste. Nous avons longuement parlé fruits à cidres et à poiré avant d’envahir le petit caveau pour une magnifique dégustation.

M. & A. Johnson, Ross Cider. www.rosscider.com

John, cidrier à Ross Cider, au milieu de ses tonneaux.
Mike Johnson

The Yew tree Inn à Peterstow près de Ross on Wye, c’est une sorte de lieu de pèlerinage pour les #ciderlovers. Il y a le Pub au bord de la route avec à coté le parking et la boutique des cidres, plus bas sont les vergers et le camping et tout en bas, le B&B et la cidrerie. Mike Johnson tient l’affaire en famille et laisse doucement Albert (la nouvelle génération) prendre la main. Ross Cider, c’est l’histoire d’une volonté farouche de se battre quand l’industrie a laissé tomber les producteur de fruits à cidre. Mike s’est battu avec brio, le lieu est désormais connu autant pour ses cidres, réalisés sous la houlette de John, que pour ses animations festives autour du cidre. À Ross Cider on peut dire que le cidre a le goût du Rock’n roll et des folk songs. Albert avait organisé, spécialement pour notre venue, un “Cider diner” rassemblant le Three Counties Cider and Perry Association et la délégation du Cidref, un grand moment qui confirme que les cidriers d’Europe ont beaucoup à partager.

Albert (au centre) au Cider diner.

Roger Wilkins, Lands End Farm. www.wilkinscider.com

Pour trouver Roger Wilkins à Mudgley, il faut soit un bon GPS, soit une bonne connaissance des lieux, la ferme ne s’appelle pas Lands End pour rien. Présenté comme le dernier vieux cidrier traditionnel du Somerset, la visite ne manque pas de pittoresque. Si la visite permet d’avoir un aperçu de la culture cidricole locale, cela nous a ramené quelques années en arrière quand les paysans Cornouaillais s’essayait à l’accueil des touristes. Ici pas de gamme de cidres, il y a celui de la ferme et c’est tout. Il doit une part de sa réputation aux fêtes qu’il organisait il y a peu (il commence a se faire vieux et en fait un peu moins), avec pour point d’orgue un Wassail(10) très couru qui réunissait tant de monde que la circulation dans le étroites routes locales en devenait impossible. Si derrière le personnage coloré, se dessine un monde paysan qui se délite sous les coups d’un modernisme à la finalité douteuse, il reste un sacré personnage toujours prêt à accueillir ses hôtes autour d’une chopine de cidre sec.

M. Berkeley, Pilton. www.piltoncider.com

Comme Susanna Forbes et Tom Oliver, Martin Berkeley est un cidrier bien connu sur la petite planète cidre, celle des grandes messes cidricoles qui ponctuent l’année et permettent à ce petit monde de se retrouver de temps en temps. Cela fait une dizaine d’année qu’il s’est installé avec un concept original, car Pilton ne possède pas de vergers et est donc un parfait artisan. Par contre, à la différence des producteurs fermiers(11), il dispose d’un matériel d’élaboration très moderne et pratique comme en Cornouaille le keeving. Nous avions jusque là visité des exploitations agricoles, et ce fut assez sympathique d’arpenter les rues de Shepton Mallet pour trouver sa cidrerie. Il s’en est évidemment suivi une joyeuse dégustation de la gamme des cidres, remarquablement bien orchestrée. Outre le design soigné des bouteilles, Pilton contrastait fort avec notre visite du matin, nous indiquant que la maison, si elle bien est présente au Royaume Uni, compte beaucoup sur le vaste monde pour son développement.

Avec Martin Berkeley devant l’atelier Pilton.

A. Hecks, Hecks Farmhouse Cider. www.heckscider.com

C’est une ferme cidricole, mais elle est aujourd’hui intégrée dans une bourgade qui a du s’agrandir en l’entourant. Pour autant la cidrerie témoigne du passé agricole du lieu et la boutique, dans l’ancien cellier, a su ajouter à l’offre de cidres, des produits locaux de belle facture. Andrew Hecks nous a accueilli avec une gentillesse et une bonhommie toute paysanne, comme se doit être les cas pour tous ceux qui viennent ici. Cela fait six générations que l’on produit du cidre en ce lieu et que l’on s’occupe des vergers établis en sortie du village. Évidemment au bout de tout ce temps, l’établissement dispose d’une clientèle fidèle de consommateurs à la quelle s’ajoute les nombreux possesseurs de jardins et vergers des alentours qui viennent ici faire presser leurs fruits ou confectionner leur jus de pomme. Nous avons passé un très agréable moment entre les fûts car ici, et c’est en réalité une pratique courante en Angleterre, on vend couramment directement du fût ou en bag-in-box.

M. & J. Temperley, The Somerset Cider Brandy Company.

www.somersetciderbrandy.com

Julian temperley faisant déguster ses cidres.

Notre visite a commencé par une escapade en compagnie de Matilda Temperley, vers le sommet de la colline d’où l’on domine sans peine les vergers alentours avec une vue imprenable sur les bâtiments de la ferme. L’établissement jouit d’une grande réputation, pour ses cidres et poirés, mais également pour ses alcools particulièrement réputés. À Burrow Hill, près de Martock, on produit du cidre depuis plus deux siècles. La clientèle est fidèle et la vente au fût ne faiblit pas. À la fin du siècle passé, Julian Temperley est allé apprendre l’art de la distillation en Normandie.

L’ascension de Burrow Hill sous la conduite de Matilda Temperley.

Aujourd’hui, la moitié du million de litres de cidre produit sur l’exploitation est destinée à la distillation. Le cadre est enchanteur et offre des images invitant à la rêverie bucolique, mais les installations trahissent le poids des ans et s’y retrouver dans les locaux disséminés sur la ferme, n’est pas immédiat, mais cela vaut la peine d’aller voir la salle aux trois alambics et les chais où vieillissent des alcools dans un nombre impressionnant de fûts.

Nous avons beaucoup dégusté et écouté Julian Temperley qui aura à force de travail fait connaître ses alcools, nous avons également écouté sa fille Matilda à qui l’on peut faire confiance pour faire passer Borrow Hill dans la modernité qu’elle sait incarner.

Un voyage d’études mené à ce rythme, oblige à faire parfois le compte-rendu journalier à des heures tardives. Heureusement les pubs accueillent assez tard.

Nous avions prévu une dernière visite, mais le temps est un maître dans l’art de vous priver du temps qu’il faudrait pour cela. Nous avons donc regagné Plymouth pour embarquer vers la Bretagne. Mais sans même s’aventurer dans les dédales de Barbican, nous avons pris le temps de déguster quelques cidres dans un des pubs du port. Même si cela s’éloigne de nos AOP et cuvées en bouteilles, tous ces bars et restaurants proposent un très grand choix, généralement à la pression ou en petit contenant, une pratique inconnue en Cornouaille. Merci à Valérie du Cidref pour ce beau programme, merci aux Vergers de Kermao, à la cidrerie de Menez Brug, la cidrerie Paul Coïc, la cidrerie Melenig et au Pressoir du Belon, pour cette belle virée de l’autre coté de la Mer de Bretagne(12).

1 – Le Royaume-Uni représente 40% de la consommation mondiale de cidre. 2 – Adeptes comme les artisans cornouaillais, du 100% pur jus de pommes à cidre. 3 – L’industrie anglaise du cidre peut produire avec 90% de concentrés de jus de pomme. 4 – Pour autant, le Cidref a pu s’en faire une opinion assez claire. 5 – Terme anglais désignant la clarification du moût par gélification des pectines (chapeau-brun dit-on plus simplement). 6 – L’actuel propriétaires de la marque est un brasseur d’envergure mondiale. 7 – La règlementation anglaise permet d’utiliser des concentrés de jus de pommes à hauteur de 90%. 8 – Près de 200 hectares de vergers ont été arrachés en 2019 sur le bassin de production. 9 – Pour Tom Oliver c’est entre autre ; The Pretenders. 10 – Une fête avec un grand feu et une procession aux flambeaux dans les vergers. On y chante pour les pommiers, y consomme une boisson de cidre chaud (wassail). Le rituel d’origine médiévale est destiné à assurer une bonne récolte de pommes à cidre l’année suivante. 11 – Si ceux ci disposent souvent de beaux vergers, leurs matériels d’élaboration sont parfois limités. 12 – La partie ouest de la manche, entre le Cotentin et la mer celtique, se dit Mor Breizh en Breton.

30. mars 2020 par mark
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