Twrch-Trwyth et Covid-XIX

Cela n’a rien a voir avec la pomme ou le cidre, mais il faut bien passer le temps suspendu offert par les circonstances actuelles.

Octave Mandola & Bouzouki

Nous avons déjà probablement, chacun dans notre coin, réouvert des livres qui devaient s’ennuyer sur leurs étagères. Le hasard de travaux pour la création d’un conte (nous verrons bien comment il se sortira des répétions interrompues), m’a fait relire quelques pages du Mabinogion(1) et offert le prétexte à un parallèle entre l’inquiétant Twrch Trwyth et l’épidémie qui nous confine aujourd’hui (entre livres, instruments à cordes et un peu de jardinage en ce qui me concerne).

Le Twrch Trwyth apparaît dans Kulhwch & Olwen, un des contes rassemblés à coté des quatre branches du Mabinogion. L’histoire centrale est celle d’un jeune homme, Kulhwuch désireux d’épouser Olwen, la fille d’Yspaddaden le chef des géants, et qui trouve auprès d’Arthur l’aide nécessaire pour obtenir la belle. Entre autres épreuves les guerriers doivent rapporter au géant des ciseaux et un peigne qui se trouvent entre les deux oreilles du Twrch Trwyth. Autant dire que l’affaire n’est pas simple et beaucoup de guerriers y laisseront leur vie.

Si quelques traducteurs donnent le Blanc Porc, le mot gallois twrch signifie sanglier, porc ou taupe, le Twrch Trwyth est bien le sanglier Trwyth qui peut être apparenté à l’Irlandais Triath, King of the Swine (Triath ri torcraide) ou au Torc Triath(2) mentionné dans le Lebor Gabála Érenn(3) et également noté Torc tréith (Triath’s boar) dans le Sanas Cormaic(4). Rachel Bromwich(5) considère la forme Trwyth comme une corruption tardive car dans le premier texte de l’Historia Brittonum(6), le sanglier est appelé Troynt ou Troit, une probable latinisation du gallois Trwyd, et qu’un poème tardif semble attester que Trwyd est bien la forme correcte.

Kulhwch & Olwen est conte archaïque et composite où la légende arthurienne côtoie d’anciens mythes indo-européens. Parmi ces thèmes il y a celui du sanglier dont le symbolisme est présent tout au long du récit. Le héros, Kulhwch nait dans une porcherie, porte le nom du porc et doit finalement son salut au Twrch Trwyth dont la poursuite est présentée comme un combat épique. L’action se passe majoritairement en Cornouaille insulaire et dans le sud du Pays de Galles.

Si ce conte a été compilé vers le XIe siècle(7), bien de ses développements nous viennent d’un temps plus ancien, probablement de celui de l’invasion de l’île de Bretagne par les hommes du Nord et de l’Est. L’étude de ce texte a permis de retrouver les sources, parfois très archaïques qui l’ont inspiré, mais il n’en reste pas moins que cette histoire, composée pour le public de ce temps troublé(8), marqué par la conquête normande, est éminemment symbolique.

Il s’agit donc probablement, comme au VIe siècle, d’un texte créé pour appeler à résister à l’envahisseur et qui en appelle donc au vieux fond celtique tout en décrivant une diplomatie qui consistait alors bien souvent en un mariage entre des personnages importants de chaque faction rivale. Tout dans ce texte est symbole, à commencer par deux protagonistes singuliers avec d’un coté la haute stature du géant et de l’autre l’omniprésence du sanglier.

Le géant est généralement le symbole d’une humanité archaïque et en fin de cycle. C’est un rebelle au monde moderne qui a cependant conservé une soif de puissance qui le mène bien souvent à sa perte à la fin de l’histoire. Le sanglier, surtout chez les Celtes, c’est une autre histoire. C’est dit-on le symbole archaïque du Druide qui s’adresse à ses “marcassins” quand il enseigne(9). Il véhicule l’idée du savoir, de la sagesse et de la capacité à transmettre, mais il peut aussi être figé dans un temps ancien et se retrouver du mauvais coté. C’est ce rôle qu’il endosse dans le conte, mais on peut noter qu’il échappe à la destruction, signe du respect que son savoir inspire toujours.

Ce Twrch Trwyth du conte peut avoir été inspiré par une histoire plus ancienne avec une origine remontant au VIe siècle, au temps des grandes migrations, à un moment où les Bardes Bretons usaient également de tous les symboles de leur monde pour galvaniser la résistance face aux envahisseurs. Nous l’avons noté plus haut, certains commentateurs ont traduit Twrch Trwyth par Blanc Porc. Bien que l’argumentation en ce sens semble moyennement convaincante, elle ouvre cependant la porte à d’autres pistes. On peut ainsi s’intéresser à Twrch brawach(10) qui signifie Sanglier Effrayant. 

L’hypothèse est intéressante car elle permet d’établir ce parallèle entre les chamboulements du la Bretagne au VIe siècle (parmi ceux de toute l’Europe) et la période que nous vivons actuellement. Le Sanglier Effrayant serait en réalité le symbole d’un malheur incompréhensible au commun des mortels et désignerait en fait Druide Maléfique, sa personnification. Cela fait sens car ce siècle a été marqué par un hiver volcanique qui en modifiant le climat a provoqué nombre de bouleversements et une première épidémie de peste.

 Il semble bien que des éruptions volcaniques survenues en 536 et 540 aient obscurci pendant plusieurs mois le ciel européen, abaissé d’au moins deux degrés la température moyenne, causé de dramatiques dommages à la production agricole avec pour conséquence des famines, des maladies et des exodes qui ont fait basculer l’Antiquité dans une période de déclin social marquant les débuts du Moyen-Age(11).

L’étude, une combinaison de sciences climatiques, d’archéologie et d’histoire a montré que ces éruptions ont été un événement puissant ayant occasionné la décennie la plus froide de notre ère. La chute des températures causée par un nuage de particules volcanique a durablement masqué le soleil, dévasté l’agriculture, provoqué de terribles famines en Europe et au-delà. Or, un an seulement après la deuxième éruption, la première pandémie de peste s’abattait sur le continent.

Tout comme aujourd’hui la connaissance de la maladie n’est pas suffisante pour la combattre efficacement, le hommes de ce temps devaient être cruellement démunis face à fléau nouveau pour eux. Qu’il ait été personnifié par l’image d’un personnage aussi inquiétant que le Duide Maléfique ne paraît pas inconcevable car l’ancienne philosophie druidique était alors combattue par le christianisme et celui n’a jamais hésité à faire passer le druidisme pour un œuvre du diable. Le Twrch Trwyth était déjà le sanglier de l’autre monde des Irlandais, qu’il soit devenu le symbole d’une maladie mortelle et inconnue paraît tout à fait plausible(12). Cela peut également expliquer le grand nombre de guerriers ayant trouvé la mort en le combattant.

Le parallèle entre ces événements et ceux d’aujourd’hui nous indique qu’il n’y aura pas de retour à la normalité confortable qui faisait notre quotidien. Certes la science moderne viendra bien à un moment ou un autre à bout de ce Covid XIX comme en leur temps les guerriers d’Athur virent à bout du Twrch Trwyth, mais nous ne savons pas encore quel en sera le prix ni dans quel mesure notre organisation sociale en sera modifiée. Notons que l’affaire actuelle est mondiale (l’Europe n’est qu’une des cibles) et que ses conséquences le seront également avec probablement une accentuation des mouvements de populations, déjà à l’œuvre (c’était également le cas au VIe siècle), et les bouleversements que cela peut engendrer.

Pour illustrer cette rupture à venir, une variations de triskell (©M.Gleonec) sur le thème du Gouren, vaguement inspiré de La vision après le sermont de Paul Gauguin.

1 – Recueil de contes archaïques gallois dont Joseph Loth et plus récemment Pierre-Yves Lambert ont donné des adaptations en langue française. 2 – Le sanglier de l’autre monde et le Roi des sangliers dans la tradition irlandaise. 3 – Le Lebor Gabála Érenn est un récits irlandais de l’époque médiévale. 4 – Glossaire irlandais ancien contenant l’étymologie et le sens de plus de 1400 mots irlandais. 5 – (1915 – 2010) Universitaire britannique spécialiste de la littérature galloise médiévale et littérature celtiques au département d’anglo-saxon, de norrois et de celtique à Cambridge. 6 – Une histoire de l’île de Bretagne qui compile des textes d’époques différentes allant du IXe au XIe siècle. 7 – On y trouve entre autres références, celle liée à la vie ancienne de Saint Gildas composée à Rhuys en Bretagne armoricaine. Le conte de conception orale, nous est parvenu par deux manuscrits du XIVe siècle, Le Livre Blanc de Rhydderch et Le Livre Rouge de Hergest. 8 – Le XIe siècle correspond à l’invasion de l’Angleterre par les Normands et bien évidemment le Pays de Galles n’a pas été épargné par cette conquête, même si Llywelyn ab Iorwerth a mené une résistance farouche. 9 – Pour exemple, dans Afallenu, Myrddyn dit clairement “…écoute, petit marcassin…”. 10 – Tourc’h braouac’h en Breton moderne (à noter que Tourc’h comme Twrch désigne précisément le verrat). Le qualificatif braouac’h est parfois évoqué pour expliquer l’origine du mot Excalibur qui serait pour certain une adaptation fantaisiste de Kaled-vrawach (dure effrayante) et serait non pas le nom, mais la qualité de la dite épée. 11 – Études dirigée par Matthew Toohey, du Centre de recherche sur les océans Geomar Helmholtz à Kiel. 12 – Il était possiblement tentant aux évangélisateurs, de raconter une histoire de malheur répandu par un méchant Duide prêt à tout pour contrarier l’avancée des Chrétiens.

©M.Gleonec2020

17. mars 2020 par mark
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