Les savons de l’Heureuse Marie

À l’heure où le parisianisme politique se lance dans une opération de transparence qui a tous les ingrédients de la farce (qui sera le dindon ?), on peut s’inquiéter de voir ainsi les élus de tous bords se livrer à une parodie de grande lessive, bien plus médiatique que celles de nos vieux lavoirs désertés de leurs belles lavandières.

D’expérience nous savons tous que les savons glissent entre les doigts et qu’à moins de les avoirs bien crochus il n’est pas toujours facile de s’en saisir afin de se faire plus blanc que blanc. Pour autant l’histoire qui suit, dont tout un chacun peut trouver les détails en Pays Bigouden, montre qu’il est des circonstances où les plus humbles également peuvent parfois se laver à bon compte.

Le 31 décembre 1736, l’Heureuse Marie, un navire marchand de 186 tonneaux, sombra sur la côte de Plozevet. Il venait de de Saint-Malo et se rendait à Nantes, chargé d’huile, d’olives, d’anchois, de raisins secs, d’amandes, de figues et surtout de savons.

Le navire gisait sur le flanc, le bordé éventré et une partie de la cargaison disséminée sur la plage. En pareilles circonstances, il n’était pas besoin de nos procédés modernes de communication pour que la population locale tout entière fut rapidement au courant.

À la première marée basse, toutes les personnes valides se précipitèrent et malgré les matelots affectés à la garde de l’épave, récupérèrent un maximum de choses, mais surtout des savons. Le lendemain les autorités avaient organisé la surveillance et la mise en lieu sur de la cargaison encore à bord. À la requête de l’armateur, l’Amirauté fit ouvrir une procédure contre ceux qui s’étaient rendu coupable de pillage, mais bien peu de marchandises fut récupérées.

L’évêque de Quimper fut mis à contribution. Il lança  des monitoires (1) et réagraves (2) et peu de temps après les curés du Pays Bigouden montèrent en chaire pour exhorter leurs paroissiens à rendre les produits. Cela fut sans effet car, comme c’était les cas sur de nombreuses côtes en ce temps, les population locales tenaient le “Droits de Bris” (3) pour incontestable.

S’ils ne ménageaient pas leur peine quand il fallait secourir et aider les naufragés, ils ramassaient tout ce qu’ils trouvaient une fois l’équipage en sécurité et considéraient acquis de façon honnêtes le produit de leur cueillette. A noter que si de vils accusateurs et des écrivains en mal de romantisme ont inventé l’image du naufrageur, il n’existe aucun témoignage d’une telle pratique dans les archives de l’Amirauté de Cornouaille.

En fait le recteur de Plozévet, ne voulut enregistrer aucune déclaration. Il écrivit aux autorités : Je n’ay tant tardé à vous envoyer les monitoires et réagraves que dans l’espérance que la quinzaine de Pâques jointe au réagrave auroient mieux concouru à les engager à déclarer, mais j’ay été trompé dans mon espérance.

On sut tout de même que des savons furent vendus, quasi publiquement, dans tous les villages voisins, à Quimper et jusqu’à Carhaix, Gourin et Hanvec.

Impuissante à retrouver le moindre savon, l’Amirauté préféra oublier l’affaire. Les magistrats de Quimper, qui avaient négligé l’instruction de ce dossier après 1739, le rouvrirent en 1746 pour constater que les paysans incriminés étaient morts ou disparus du pays et que les quelques témoins avaient tout oublié. L’affaire fut abandonnée en 1768.

Le naufrage de l’Heureuse Marie et le parti que pris le curé de Plozevet au sujet du “Droit de bris” fut donc une vraie bénédiction pour les quelques dizaines de paysans qui en profitèrent et qui jamais ne furent réellement inquiétés. Si l’on peut se réjouir que les plus démunis aient pu en profiter , il faut tout même déplorer le désarroi du capitaine du navire (4), de son équipage (même s’il est probable que quelques matelots se servirent également) et de l’armateur qui y laissa probablement une part de son entreprise.

Pour en revenir à nos édiles qui lessivent à qui mieux mieux leurs petites affaires dans l’espoir de faire revenir l’électeur, il est à craindre tout cela finisse par déboucher sur un “Droit de bris de démocratie”  (si ce n’est déjà fait).

Eglise de Plozevet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1 – Monitoire : Lettre adressée par l’autorité ecclésiastique aux fidèles leur enjoignant, sous peine d’excommunication, de dénoncer tous les faits répréhensibles dont ils ont connaissance.

2 – Réagrave : Forme d’excommunication qui ré-aggrave les peines de l’excommunié et interdit au fidèle de boire, manger ou d’avoir le moindre contact avec lui.

3 – Il existe, en droit maritime, une règle appelé du « Droit de bris ». En cas de naufrage, tous les débris appartiennent au seigneur propriétaire des cotes où ces débris se sont échoués. En France aujourd’hui, les bris sont, de fait, censé appartenir à l’État !

4 – L’Heureuse Marie était commandé par Adrien Vincent, sieur du Niarais et Canadien de naissance.

14. avril 2013 par mark
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