bdhautsaga
pressage

La Pressée

L’automne s’était fait relativement doux et sec cette année-là.

Lanig & Youenn faisaient leurs prières annuelles comme ils disaient. Ils ramassaient des pommes à cidre, agenouillés près du panier d’osier.

Ils n’étaient pas seuls dans la parcelle où une dizaine de journaliers s’activaient. Il y avait les jeunes qui travaillaient en désordre, les paysans qui œuvraient en silence pour la gloire du c’huero et les femmes qui comméraient à tout va et animaient de leurs rires la rigueur grise et verte du verger.

De temps en temps quelqu’un se relevait pour remplir les sacs de grosses mailles soigneusement marqué d’un signe en fonction de la variété qu’il contenait, c’huero-brizh, beleien, c’huero-ruz-mod-kozh, kroc’hen-ki, dous-coat-liniez, dous-bloc’hig, gilvig et autres.

De temps en temps, mais à intervalles moins réguliers le “noac’h” passait avec sa charrette ramasser les sacs et les emmener à la cidrerie.

La cidrerie, un bien grand mot, Fañch n’avait jamais réussi choisir entre son quota laitier et le cidre. Alors il faisait un peu de tout, mais pas trop pour être sûr d’avoir le temps de bien faire chaque chose. Les pommes de terre étaient fermes, les blés blonds, les poules pondeuses, les cochons roses et gras et les vaches placides. Tout cela assurait le quotidien, mais sa grande fierté, c’était le c’huero que ses voisins lui enviaient et qui assurait sa renommée.

la cour avait été aménagée, dans un soucis d’efficacité, d’une installation qui resterait en place toute la durée de la campagne. Chaque jour il surveillait le ciel, la lune et bien sûr les fruits. Il les tâtait du pouce et essayait de juger leur parfum, pour décider quand le moment serait venu.

Ce fut un lundi, un lundi doux soyeux d’Octobre, il décida que le moment était bon.

À un bout de la chaîne, Lanig, d’un geste vif et sec ouvrait les sacs. Il respectait scrupuleusement les assemblages et les notait consciencieusement sur un petit carnet à la couverture de plastique rouge. Ce recueil était un trésor, où même les non-spécialistes auraient aisément découvert que le secret du meilleur cidre du monde tient pour beaucoup à la chance de disposer des meilleurs fruits et pour un peu au savoir-faire des hommes qui en pratiquent l’alchimie.

Les sacs étaient versés sur une table en pente douce, où la patronne l’œil expert lavait et triaient les pommes, écartant les moins mûres et celles trop avancées. Plus loin, Youenn remplissait le broyeur, dont le patron disait à longueur de temps qu’il hachait trop fin ou trop gros, sans toutefois imaginer un seul instant apporter un début de solution au problème. Pour confectionner la motte, Youenn remplissait de pulpe les toiles de jute tendues sur des claies de bois et les empilaient sur l’un des plateaux du pressoir.

Au moment où l’empilement était jugé assez haut, ils faisaient pivoter les plateaux de la machine pour amener l’un, lourd de pulpe déjà dégoulinante, sous le sommier de la presse tandis que l’autre, prêt à être vidé, nettoyé et regarni, prenait la place du premier.

Le “noac’h” actionnait alors la presse, d’un geste suffisamment théâtral pour faire comprendre à tous qu’il était bien le maître des lieux. Sous la pression, le jus ruisselait, d’abord lentement, puis en une cascade formidable libérant à grand fracas un flot doré, espoir de nectar éblouissant dans la lumière tamisée du hangar et la vapeur dégagée par l’effort.

Le jus était alors filtré sommairement avant d'être dirigé vers la cuve de clarification. À ce rythme, l’ardeur des participants s’émoussait vite, mais la séance durait jusqu’au remplissage complet. Ensuite, il fallait nettoyer jusque dans les moindres recoins le matériel, sous l’œil suspicieux de Fañch, toujours inquiet à l’idée qu’une quelconque bactérie puisse se nicher perfidement dans un recoin de l’installation et réduire à néant une année d’efforts.

La journée était donc largement entamée quand ils se retrouvaient autour de la grande table de la cuisine pour un verre de lambig. La chaleur de l’alcool réveillait toutes les fables qui courent dans le verger, les récoltes fabuleuses, les années d'exception et les duels de buveurs.
btmacgleo

bdpied