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Rouen

La première partie des aventures de Jedon Meilhmor raconte l'histoire des marins qui rapportèrent les fameux greffons d’Espagne.

  Cette seconde partie, voit Jedon Meilhmor revenir à la Forêt Fouenant (Ar Forst) pour y faire venir un pressoir de Normandie.
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16 - Les tours de la ville de Rouen

La maison Funquelle était connue pour avoir modernisé les installations des producteurs industriels de cidre. La fabrique s’était ensuite intéressée aux besoins des artisans et des fermiers. Elle avait adapté ses matériels aux exploitations plus modestes. Ces machines étaient réputées car malgré leurs coûts élevés à l’achat, elles permettaient une grande économie de main d’œuvre, des pressées plus rapides et un rendement en jus supérieur. Bien conçues, elles étaient constituées de deux maies tournant autour d’une grande colonne en acier qui en formait l’ossature. L’installation ne nécessitait aucun aménagement dans le sol et toutes les parties étaient facilement accessibles. Le moteur et les pompes étaient fixés directement sur le châssis. Le pressage était assuré par un piston hydraulique muni d’un dispositif de régulation afin de faciliter l’écoulement des jus. Simon Funquelle était très fier d’avoir travaillé avec un scientifique qui avait établi que les pommes abandonnaient leur jus lentement. Il ne servait donc à rien de trop réduire le temps de pressurage, mais il était nécessaire de disposer d’une pression constante. Une version spéciale de la machine attira l’attention des Cornouaillais. Le pressoir était monté sur un châssis à roues et comportait tous les éléments d’une cidrerie avec une chaîne à godets pour transporter les pommes jusqu’à une râpe installée en hauteur, une goulotte mobile pour étaler la pulpe et une presse à double maie tournante. Un seul moteur faisait fonctionner l’ensemble. Meilhmor fit remarquer à Lomig Rest qu’une telle machine lui permettrait de travailler rapidement sur son exploitation et lui permettrait d’aller faire des pressages dans les fermes aux alentours. La décision fut vite prise, mais ils voulaient voir une installation en fonctionnement.

Le lendemain, Simon Funquelle passa les prendre à l’hôtel avec une confortable voiture tirée par deux splendides chevaux, que Meilhmor apprécia en connaisseur. Le temps était incertain, un ciel gris et bas libérait de temps en temps son eau. Ils suivirent un long boulevard, assez laid et s’engagèrent sur la route de Duclair, longeant des praires où coulait une rivière. Le fier attelage se mit au pas pour monter une grande côte. Ils s’arrêtèrent au deux tiers de la montée, à un endroit où leur guide expliqua qu’on y conduit tous les voyageurs de passage. De là, on dominait une large vallée avec au centre les grandes ondulations du fleuve. Dans la grisaille, on l’imaginait venir en une large courbe avant de traverser Rouen. On devinait la ville sur la rive droite, émergeant de l’humidité dans un hérissement de clochers, de tours, de beffrois, de clochetons et, dominant le tout, la flèche de la cathédrale, une sorte d’aiguille formidablement haute. Funquelle commenta le panorama avant de s’enthousiasmer pour cette flèche.

- C’est un vrai tour de force technique, dit-il. Il fallait remplacer l’ancienne flèche détruite par la foudre en vingt-deux. Alavoine, l’architecte, avait imaginé l’ouvrage, en fonte avec une armature de bois. Le tout pèse plus de sept cents tonnes et s’élève bien au-dessus de tous les autres clochers. Les travaux ont commencé en vingt-sept, mais ne furent achevés qu’en soixante dix-sept.
- Ça fait long, commenta Meilhmor.
- Oui, repris le normand, mais en réalité ils ont été interrompus en quarante-huit et ont repris bien plus tard par Barthélémy et Desmarest, qui relancèrent le chantier à la mort d’Alavoine. Certaines personnes se moquent de ce monument et parlent de l’extravagance d’un chaudronnier fantaisiste, mais c’est une vraie réussite, qui fait honneur à la ville.
- Mais dites-moi, interrompit Lomig Rest, il semble qu’il y ait autant de cheminées d’usine de ce côté du fleuve qu’il y a de clochers à Rouen.
- Presque autant et à la vérité elles sont presque aussi hautes, dit-il. La plus grande là-bas, est chapeautée d’un paratonnerre et les gens l’ont surnommée la pompe à feu de la foudre. Elle est à quelques mètres près, aussi haute que la flèche de la cathédrale.

Aussi nombreuses que les clochers, les cheminées d’usines empanachées de fumées du faubourg Saint-Sever, là même où ils s’étaient rendu la veille, dressaient, jusque dans la campagne, leurs colonnes de briques et soufflaient dans un ciel déjà gris leurs haleines blanches, grises ou noires. De leur observatoire, les deux cornouaillais y virent un étonnant face à face entre la masse sombre des travailleurs et l’assemblée prétentieuse des bigots. Derrière la ville ouvrière, s’étendait une forêt de sapins. La Seine y continuait sa course, longeait une grande côte vallonnée et boisée et disparaissait en une courbe dans la grisaille. On distinguait des navires faisant mouvement sur le fleuve, certains étaient traînés par des barques à vapeur qui crachaient une fumée épaisse. De grands navires étaient à l’ancre le long des berges. Des caboteurs remontaient vers Rouen, une goélette élégante et fragile descendait voiles hautes vers Le Havre. L’attelage gagna le sommet de la côte. La route s’enfonçait dans la forêt de Roumare. Après avoir traversé Duclair, au lieu de continuer sur Jumièges, Funquelle prit à gauche  et s’engagea entre les taillis. Au sommet d’une côte, ils découvrirent à nouveau la vallée de la Seine et le fleuve s’allongeant à leurs pieds. Après une dernière courbe, une ferme apparut sur la droite, un vaste hangar couvert d’ardoises, adossé à une jolie maison aux volets verts qui devait s’égailler de chèvrefeuilles et de rosiers à la belle saison.

Halvard Blanchette attendait sur le pas de sa porte. Homme bourru au premier abord, il accueillit ses hôtes avec un verre d’alcool d’autant plus apprécié qu’il faisait froid. Ravi de recevoir un collègue venu de Bretagne, il voulait lui faire visiter ses vergers. Simon Funquelle n’avait pas prévu d’arpenter les champs, mais dû s’y résoudre devant l’insistance du paysan. La récolte s’achevait et partout des journaliers s’activaient, ramassant, rasières après rasières la production d’un verger morcelé en de nombreuses parcelles. Blanchette était intarissable sur ses pommes. Il s’arrêta dans d’une parcelle plantée de Mettais, une pomme amère appréciée pour ses qualités cidrières.

- C’est un bon fruit pour le cidre, dit-il. Mais l’arbre est exigeant et fait de nombreuses pousses qu’il faut régulièrement élaguer.
Il entraîna ses hôtes vers d’autres arbres, des Fréquins et des Domaines, tout aussi amères et arriva bientôt devant une rangée de Binet rouge, une pomme douce-amère.
- C’est une très bonne variété, même si l’arbre ne vit pas longtemps. Elle est assez productive et en la travaillant bien, on arrive à réduire l’effet d’alternance. De plus la Binet rouge permet de réaliser des cidres qui se conservent doux. Ici nous avons la pomme de Biscait, expliqua-t-il en entraînant le petit groupe quelques rangs plus loin. C’est une douce–amère. On dit qu’on doit son nom à une lointaine origine basque, mais on dit aussi la même chose de la Doux Veret. Elle aurait été ramenée de Biscaye au XVIe par un marin du Bessin, un certain Onfroy.

Il présenta toute une kyrielle de variétés, Améret, Calard, Jeanneton, Pépin doré, Pomme de Rouen, Saint Aubin. Dans une parcelle qui donnait vers le fleuve, il montra des Rambault et des René Martin, des pommes acides que l’on commençait tout juste à ramasser, pluis loin des Moulin à vent, des Bedan, des Germaine, des Rouge-duret, quatre pommes qui seraient ramassées plus tard, et enfin des Doux Normandie, une pomme tardive qui serait ramassée en dernier.

La matinée se passa ainsi dans les vergers. Blanchetta garda ses hôtes à déjeuner et après un dernier verre d’alcool, le groupe se dirigea vers les installations. Simon Funquelle retrouva sa verve dès qu’il entra dans la cidrerie. La démonstration, parfaitement préparée, tint toutes ses promesses. En un temps record, un sacré tas de pommes fut pressé et le jus pompé vers de grandes futailles. Lomig Rest et Meilhmor apprécièrent l’efficacité de l’engin dont le seul inconvénient leur sembla le bruit du moteur.

En revenant vers Rouen, Jedon prit les rênes et laissa les deux autres parler d’argent. Lomig Rest était désormais certain de faire le bon investissement. Il avait calculé qu’en s’organisant correctement il pourrait proposer ses services aux fermiers du canton et rentabiliserait largement sa mise. Les derniers détails et les modalités financières furent réglés. La commande passée, il fut convenu de livrer le pressoir l’été suivant, ce qui laissait le temps de le construire et de l’acheminer en Cornouaille. Avant de quitter Rouen, les deux hommes se rendirent aux bureaux de la compagnie de navigation qui serait chargé du transport car ils voulaient savoir s’il serait possible de livrer directement à Ar Forst. Un marin, habitué des parages, jugea plus sage de prévoir le débarquement à Konk.

En sortant, ils firent un tour sur les quais. La goélette aperçue la veille sur le fleuve les avait intrigués, mais ils ne virent aucun navire pouvant faire penser au Morvran Glas. Dans une taverne des quais, le patron déclara pourtant bien connaître le bateau car son équipage avait des habitudes dans l’établissement. Il leur décrit un bâtiment assez grand qui faisait du cabotage et sans doute de  nombreux trafics avec les petits ports de Cornouaille anglaise. Il savait que le capitaine était breton, mais ne l’avait jamais rencontré.

- De toute façon, dit-il, cela n’a plus d’importance car le bateau vient d’être vendu à un anglais et il a quitté Rouen hier matin.
- Trop tard, se dirent en chœur les deux compères, se prenant pour des limiers à la recherche d’un trafiquant d’alcool.
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Les aventures cidricoles de Jedon Meilhmor racontent une saga du cidre en vingt-neuf histoires mis en ligne l'une après l'autre.
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