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Le derviche du chai

La nuit allait s’achever tranquillement quand la demi lueur qui précède l’aube se fit assez claire pour conduire le reste de la troupe jusqu’aux barriques de la ferme. Ceux qui le pouvaient encore s’installèrent, les uns sur les tonneaux, les autres sur les caisses à bouteilles.

L’unique ampoule du caveau donnait un relief particulier aux moindres détails. Les toiles d’araignées profitaient de la fumée de cigarettes pour se muer en filets tendus entre les poutres noires et noueuses. Les frustes sculptures de l’ancienne entrée, désormais murée de parpaings, se transformaient en gnomes hideux et inquiétants.

Le cidre était bon et son prodigieux bouquet inspira un débat qui enfla au point d’envahir le vénérable bâtiment et faire concurrence à l’ombre de Lœiz dansant à perdre haleine sur les murs et se glissant entre les éclats de voix. En maître de cérémonie, il allait d’un verre à l’autre remplir inlassablement leur profondeur insondable et tournicotait sans cesse tel un derviche égaré en Cornouaille.

Cette agitation frénétique lui permit d’être le seul à ne pas souffrir de la singulière fracture infligée à la fraîcheur fruitée du chai, où l’échange vif et bien charpenté, vit deux clans se former. Sur une rangée de fûts, Les tenants du c’huero le plus sec défendaient, l’œil égrillard, la tradition classique du mâle dominant, tandis que sur la rangée d’en face, les amateurs de traoù dous, vantaient les mérites d’un matriarcat breton mâtiné de traditions orientales.

Nul ne sait si le Grall, au matin radieux, s’offrit aux amants égarés sur la dune, car les participants n’ont gardé de la joute qu’un souvenir diffus. Le maître de la ferme par contre, se souvient parfaitement avoir constaté le lendemain, la résonance bien creuse de plusieurs barriques.
© Mark Gleonec 2005

Le concours de cidre

Les cloches de l’église avaient sonné mâtines et les pigeons, bons connaisseurs des pratiques locales, s’étaient massés en nombre dans le vénérable clocher dont les rondeurs romanes trahissaient l’ancienneté. En bas sur la place pavée de granit, des silhouettes matinales s’activaient à installer des tables sous de modestes abris de toiles.

Le nouveau curé, rond et joufflu, s’était étouffé de voir le parvis de sa sainte maison servir d’écrin à ce rituel païen, quoique gourmand. Son courroux de façade lui valait l’estime des bigots, mais il savait très bien qu’il resterait sans effet. À quoi bon s’opposer au nom d’un dieu qui n’apprécie que le vin, à la célébration annuelle du meilleur cidre du monde.

Il est neuf heures et voici qu’arrivent les juges, dûment triés sur le volet pour ne pas présenter eux-mêmes de bouteilles au concours, ni pratiquer de trop proches amitiés avec l’un ou l’autre des concurrents. Ceux-là arrivent maintenant, la démarche lente et sûre, le costume bien mis, le port suffisamment fier pour que tout le monde comprenne qui vient ici.  Adversaires d’un jour, ils sont cependant de la même corporation, celle des paysans cidriers dont les produits éclairent de leur lustre la grasse campagne fouenantaise. Ils se retrouvent donc à la buvette jouxtant le concours et très vite, les commentaires vont bon train sur la qualité du cidre servi, dont le comité cache pourtant soigneusement la provenance.

Vers dix heures, le président du jury appelle les dégustateurs qui font cercle autour de lui. Il lit le règlement, énumère les catégories en compétition et ajoute que pour éviter toute fraude, les jurés n’auront aucun contact avec public. Pour les gens du cru, les jus de pomme et les cidres doux n’ont aucun d’intérêt. Ce qu’ils attendent, c’est le concours des c’huero du canton.

Le c’huero alimente toutes les rumeurs de tricheries. On entend que tel cidre n’a été élaboré en une seule barrique qui est l’unique fût buvable du producteur. Pour un autre on fait courir le bruit que les bouteilles présentées viennent en réalité d’ailleurs. Des mauvaises langues persiflent même que des producteurs hors canton se sont arrangés avec des paysans du cru. Une telle agitation n’est qu’invention, mais montre que le c’huero est un cidre d’exception. On le sert dans le cristal pour montrer sa robe et le nuage de mousse qui se lève et disparaît comme un rêve. Le c’huero est charmeur avec ses parfums de pommes, de fleurs et de fruit d’été. En bouche, il émerveille les papilles de sa ronde amertume et fait éclater la symphonie de ses arômes avant de s’estomper lentement dans un long sillage délicieusement fruité et doucement astringent.

Déjà onze heures et demie, le concours touche à sa fin. Un jury discute avec âpreté du classement des c’huero alors que la cérémonie de remise des prix se met en place et que les sonneurs accordent leurs instruments. Enfin Monsieur le Maire, en bel habit mod kozh de velours noir, appelle les lauréats. Il y a les habituels tumultes d’approbation et de désapprobation, les sonneurs jouent un air de circonstance et chacun peut enfin déguster les produits primés.

C’est encore Fañch qui a gagné la médaille d’or. Nul doute qu’il ajoutera ce trophée à la liste déjà longue qui encombre ses étiquettes. Nul doute que ses confrères, un peu jaloux, l’appelleront encore longtemps l’homme le plus médaillé du canton.
© Mark Gleonec 2008

Duels de buveurs

Hélias du Perguet aimait le cidre amer, le c’hwerv comme on dit. C’était bien lui le roi des buveurs, large d’épaules, rouge en trogne, les yeux gaillards, si beau la chope à la main et d’une telle maîtrise que nul n’osait l’affronter.

Un jour pourtant, Jean Laridon, le champion de Fouenant lui lança un défi. Cela se passait à l’auberge le Page, un vrai Sénat, une sorte d’Académie, où l’on sert uniquement le meilleur c’hwerv, où l’on n’ouvre la porte qu’aux seuls vrais amateurs. Ils étaient cent ce jour-là, pris par leur art, accrochés à leur table, mais tous, du paour-kaezh-treut au plus grave des notables, abandonnèrent leur ouvrage pour assister au duel.

En fait ce fut bref, vingt chopes seulement ébranlèrent Laridon pendant qu’Hélias dans un style impeccable réclamait toujours et encore du c’hwerv, du sec et du meilleur. Laridon lui sirotait du doux et ce fut là son erreur. Au trentième bol, tout près de rendre l’âme, il battit en retraite et jusqu’au soir étendu dans un champs, il rendit tripes et boyaux dans l’herbe verte.

Les gens du Perguet, fier-sod, trinquaient en l’honneur d'Hélias l’invincible vainqueur. Ceux de Fouesnant, le nez long d’un aulne, s’esquivaient piteusement quand un petit vieux tout sec, tout jaune et maigrichon vint se planter devant le colosse.

- Lorsque j’avais ton âge, dit-il, je convoquais tous les buveurs de la région et moi seul buvant trois parts contre les trois plus fort, je les mettais tous sous la table sans effort. Viens ici dimanche et je ferais de toi un second laridon, je prendrais sa revanche, si bonne que, par précaution j’attellerais ma charrette à mon cheval pour te ramener à Perguet.

Au jour dit, Hélias arriva de Perguet, tout Perguet l’escortant, et se rendit tout droit chez Pierre le Page. L’instant d’après, le petit vieux se présenta et la bataille commença. Cette fois, ce fut long. Une première futaille, mise en perce pour tout exprès, était pleine d’air une heure après. La trogne d’Hélias s’enflammait et son teint éclairait le tripot. Le vieux, ridé comme une pomme, avait l’air d’un singe grimaçant.

On mit en perce une seconde tonne. Les esprits s’échauffaient. On changea les bols de modeste contenance pour des soupières aux flancs rebondis et le combat repris de plus belle. Hélias, tout debout, superbe et fanfaron, fit remplir la soupière et de ses mains puissantes la souleva jusqu’à ses lèvres frémissantes. Alors il but, à longs traits, à le voir on eut dit un bœuf à l’abreuvoir et de fait, il suçait les bords d’un mufle avide si bien qu’en un instant, la soupière fut vide.

Mais quand il eut tout bu, de rouge qu’il était il devint noir. ses yeux injectés de sang roulaient affreusement. Tout d’un coup, il fut pris d’un hoquet formidable et de tout son long, tomba comme une masse.  Le vieux satisfait le fit porter à sa charrette et on l’y coucha comme un goret avec du foin pour litière. C’est ainsi qu’il emporta le pemorc’h. Pauvre Hélias, quand il arriva à Perguet, il était bel et bien mort.
©MarkGleonec d’après Frederic Le Guyader (1898)
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